Pourtant, malgré cette tranquillité et cette sûreté d'âme, après une vingtaine de verstes de ce paysage plat et uniforme, nous trouvons que le décor devient monotone, et que nous nous y fatiguons presque plus que sur les montagnes. Et puis une poussière!... et un soleil!

Peu après, nous étions à Prjevalsk. Au lieu de nous réinstaller à la maison de poste, pour ne pas en perdre l'habitude nous campons dans un verger.

Le surlendemain, 4 septembre, tout le monde rentre dans ses foyers; Zurbriggen et Abbas partent pour Tachkent, et le Prince et moi nous prenons la route des écoliers, du côté de la Sibérie.

VI. — Les Khirghizes. — L'origine de la race. — Kazaks et Khirgizes. — Le classement des Bourouts. — Le costume khirghize. La yourte. — Mœurs et coutumes khirghizes. — Mariages khirghizes. — Conclusion.

La science n'a pas encore dit son dernier mot sur les tribus composites qui se disputent les piètres ressources de la portion de l'Asie centrale que nous venions de parcourir. Bien des voyageurs croient pourtant avoir tranché cette question ardue d'une façon définitive. Quand les recherches du savant peuvent s'appuyer sur l'histoire et que des documents positifs démontrent la connexité de certains événements, on peut toujours échafauder un raisonnement qui ne s'écarte pas trop de la vérité. Mais les peuples ne sont pas censés avoir tous une histoire, ne possèdent pas tous des preuves matérielles de leur ancienneté et des monuments qui rappellent leurs antécédents. Isolés par des montagnes ou des déserts, n'ayant jamais subi l'influence d'une civilisation ou l'ayant évitée, pour conserver leur liberté, ces peuples sont restés à l'état primitif. Vivants avec les animaux et comme des animaux, ils n'ont jamais éprouvé le besoin de secouer leur somnolence.

Les Kirghizes sont de ceux-là. Ils n'ont presque pas changé depuis deux mille ans. Et pendant cette longue série de siècles, ils n'ont rien fait qui puisse éclairer l'érudit sur l'arbre généalogique de leur race et les vicissitudes de leur existence.

On se perd encore en conjectures sur la provenance du mot Kirghize. En turc, il semble que ce serait quelque chose comme: coureurs de champs. Dans l'idiome des nomades ce mot signifie «quarante filles»: Karr-Keuz. À notre avis, il faut recourir au chinois pour en avoir l'étymologie exacte.

Depuis le Xe siècle de notre ère, les livres chinois mentionnent l'existence d'un peuple dans le Tien-Chan-Nan-Sou, la route méridionale des monts Célestes. Plus tard, vers la fin du XIIIe siècle, le célèbre missionnaire Hiouen Tsang, qui, le premier, traversa le continent asiatique, parle des Ki-zi-li-tzé, dont il avait pu, en passant, étudier les mœurs. Il nous dit avoir rencontré les Kirghizes dans les vallées de la Dzoungarie. Ces vallées n'auraient été que leur patrie d'adoption, car, d'après les légendes, ils avaient dû habiter auparavant l'Altaï oriental. Pourchassés continuellement par les Mongols au sud, et par les Tatars au nord, ils se virent forcés de se transporter dans le Tabargataï, et, de là, quelques siècles après, dans les monts Célestes. Le nom primitif de Ki-zi-li-tzé, se serait transformé, plus tard, en celui de Kirr-ki-tzé, quand le peuple embrassa la foi mahométane.

M. Ujfalvy de Mezö-Kovesd, pendant sa mission dans le Turkestan, a cru entrevoir des affinités de races entre les habitants du steppe et ceux de la montagne. Selon lui et plusieurs autres voyageurs, il n'existerait aucune différence entre les Kara-Kirghizes et les Kirghizes-Kazaks, les nomades de la plaine. Si ces deux peuples mènent le même genre de vie et s'habillent d'une façon presque identique, leur langue n'en est pas moins très différente. Et puis, ils sont animés les uns à l'égard des autres d'une haine si féroce, qu'il semble impossible de concevoir qu'ils soient du même sang.

Si l'on envisage la question au point de vue anthropologique, on peut constater aussi des dissemblances très prononcées entre les deux types. La constitution de leur corps, la tête, la nuance de leur teint, la couleur et la forme des cheveux, n'ont presque pas d'analogie. Il est donc imprudent de vouloir certifier que les Kazaks soient des Kirghizes. Il faudrait, pour élucider ce problème, des données probantes, recueillies pendant un long séjour dans les lieux mêmes.