VÉHICULE KIRGHIZE EMPLOYÉ DANS LA VALLÉE D'IRTACH.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Tous les travaux sont à la charge des femmes. Elles ont de quoi s'occuper pendant toute la journée. Le matin, une fois le bétail rendu aux pâturages, elles fabriquent le koumiss avec le lait de la veille; elles tannent des peaux, battent des feutres, tissent des tresses, confectionnent des vêtements, et, si le temps le permet, elles brodent des morceaux d'étoffe avec de la laine. Le soir à l'arrivée des troupeaux, aidées par les jeunes filles et les garçonnets, elles trient les animaux, et les attachent à de longues cordes fixées au sol. Malgré ce dur labeur, qui ne leur laisse pas un moment de répit, les femmes kirghizes ne semblent pas trop se plaindre de leur sort. Elles sont très gaies; elles jasent et chantent tout le temps.
Les hommes passent leurs journées à surveiller leurs femmes, tout en se racontant réciproquement des histoires, et tiennent des conciliabules sur les coups à faire. Leurs discours roulent presque toujours sur les chevaux. La langue kirghize, peu développée en général, abonde en expressions qui ont trait aux chevaux; ceux-ci reçoivent pour chaque année d'âge un nom particulier. Ils ne leur ont pas voué de culte comme l'Arabe, ils n'ont pas su élever et ennoblir leur nature, mais ils s'en servent constamment, et ne sauraient presque vivre sans leurs coursiers qui remplissent une partie de leur existence.
Si le monde antique plaçait le Tatar dans ces contrées inconnues et croyait reconnaître dans ces hommes sauvages la figure d'un centaure, demi-homme et demi-cheval, il faut convenir que le Kirghize répond aujourd'hui encore à l'idée du centaure. Il faut le voir à cheval: agile et droit, il ne semble faire qu'un avec la selle, et, bien que celle-ci soit plus que rudimentaire—elle est en bois,—il accomplit sans la moindre fatigue les plus longs voyages, et par des sentiers presque toujours dangereux.
LES ROCHES PLISSÉES DES ENVIRONS DE SLIFKINA, SUR LA ROUTE DE PRJEVALSK.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
En revanche, le Kirghize déteste les courses à pied, et il évite, même quand il le peut, une centaine de pas. Il se fatigue vite. Ainsi, pour se rendre d'une yourte à l'autre, il tient en permanence une monture devant sa tente. Il est vrai qu'il est paresseux au plus haut degré, et que la plupart du temps il sommeille comme un rongeur. Il ne peut se tenir debout pendant plus de quelques minutes. On ne saurait imaginer deux Kirghizes causant dans la position verticale. Quand ils ont quelque chose à se dire, ils s'accroupissent sur leurs talons, et, se prenant mutuellement par la main, ils débitent leurs nouvelles. Dans cette posture gênante ils sont capables de demeurer une demi-journée.
Le Kirghize élève des chevaux non seulement pour les monter, mais aussi pour en tirer le koumiss. En général, tous les Orientaux raffolent de ce nectar, mais aucun n'en est aussi friand que le Kirghize. Il ne vit que de lui et que pour lui. Vouloir l'en priver, c'est comme lui ôter l'air qu'il respire. S'il n'en est pas repu, rien ne l'arrêtera: il lâchera votre caravane pour explorer les replis de la montagne, afin de découvrir un aoul où il puisse se rassasier.