La meilleure et la seule façon de témoigner son droit de propriété est de faire œuvre de propriétaire, c'est-à-dire d'opérer des travaux: débroussement, culture, construction d'habitations et de magasins, c'est ce que fit la Compagnie dans quatre îles, aux points le plus avantageusement situés en vue du développement futur de l'archipel, à Port-Vila, île Vaté; à Port-Sandwich, île Mallicolo; au canal du Segond, île de Spiritu-Santo; enfin à Vanua Lava des Banks. Elle créa dans les trois premiers ports, les seuls susceptibles d'un réel avenir commercial, de vastes établissements de culture où réellement un effort considérable fut fait: plantation de caféiers, de cocotiers, de vanilliers, de cacaoyers, de maïs, etc.; usine de séchage et de décorticage à Port-Vila, maisons d'habitation confortables avec magasins de vente de produits alimentaires et de pacotille, de traite, etc. En outre, elle établit de nombreux coprah-makers un peu partout, et fit les premières avances aux colons qui désiraient s'établir, soit comme fermiers de la Société, soit comme colons libres, se mit en rapport avec la Société de Colonisation de Paris, qui envoya des colons en 1887, établit des missionnaires maristes, eut des goélettes pour recruter les travailleurs et ramasser le coprah des stations éparses; enfin un navire à vapeur, avec Nouméa comme port d'attache, relia mensuellement l'archipel à la Nouvelle-Calédonie. La Compagnie remplissait donc fidèlement son programme, et aujourd'hui, lorsqu'on parcourt ces propriétés momentanément inexploitées, laissées à la garde d'un homme,—la Compagnie actuellement propriétaire est en liquidation,—on ne peut nier qu'il n'y ait eu un effort considérable de fait, et qu'il n'y ait, sous la brousse envahissante, une énorme richesse en réserve, prête à produire pour celui qui l'exploitera judicieusement.
La Société calédonienne fit cependant de mauvaises affaires; mais étant donné le but patriotique avoué que ses membres se proposaient, les capitaux déjà engagés, l'avenir probable de ces terres fertiles, le Gouvernement aida à la création de la Société française des Nouvelles-Hébrides par une subvention annuelle de 360 000 francs à verser jusqu'en 1908, Société nouvelle qui absorba, en 1894, la première à bout de souffle et la remplaça.
Cette Société nouvelle est à son tour en liquidation; elle n'a vécu que sept ans, pendant lesquels elle a fait quelques efforts dont il faut lui tenir compte: établissement de nouveaux centres de culture, entreprise d'une exploitation de soufre au volcan de Vanua Lava, construction d'un hôpital et d'un orphelinat à Franceville, tenus par les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, augmentation du nombre des missions catholiques...; enfin elle a agi de tout son pouvoir auprès du Gouvernement pour la promulgation du décret, qui confère au gouverneur de la Nouvelle-Calédonie le titre et les fonctions de commissaire général de la République Française dans le Pacifique, avec pouvoir de nommer lui-même des résidents délégués.
Voilà donc deux Sociétés largement, très largement subventionnées, qui périclitent successivement. Les partisans de l'abandon de l'archipel auraient-ils raison, et cet archipel ne serait-il pour la France qu'un rocher de Sisyphe; les îles sont-elles stériles ou d'un climat trop malsain pour les blancs; la population indigène est-elle réfractaire au travail, ou trop peu dense pour fournir les bras nécessaires à la culture; en un mot la ruine successive de deux Sociétés françaises est-elle la preuve de l'impossibilité de coloniser ces îles ou la preuve de la mauvaise administration des Sociétés?
Pour quiconque a parcouru l'archipel, visité les centres habités de Vaté, de Ringdove, de Port-Sandwich, du canal du Segond, de Tanna, la réponse n'est pas douteuse: l'échec est avant tout dû à un défaut d'administration. Nous regrettons que le cadre de cette étude ne nous permette pas d'en tenter la démonstration, et nous disons simplement que le point faible de l'œuvre est que, dirigée en façade vers une exploitation agricole, elle semble, par derrière, avoir les allures d'une simple opération financière.
Quoi qu'il en soit, voici quelle était la situation des intérêts français, en 1888, d'après une statistique de l'époque. La Société occupait cinq grandes fermes, formant un total de 250 hectares de cultures diverses: maïs, cocotiers, tabac, café, légumes et fruits; elle produisait 15 tonnes de café avec 60 000 caféiers et vendait son café 1 fr. 75 le kilog.
La Société de Colonisation avait envoyé à l'île Vaté 25 familles, formant 59 personnes, dont 8 moururent en peu de temps; 16 familles, représentant 32 personnes, avaient repris la route du retour; il restait 9 familles, comptant 19 personnes, cultivant environ 20 hectares. Enfin 30 colons, anciens ou nouveaux, n'appartenant à aucune société, français, américains, suédois, métis de toute provenance, en particulier des Antilles et de la Réunion, cultivaient 440 hectares de bonnes terres et prospéraient. Ce qu'il faut, disaient ceux-ci, pour réussir, c'est un peu d'argent, savoir le métier de cultivateur et avoir surtout beaucoup de courage au début.
Quelle est la situation actuelle?
Un recensement opéré, en 1899, dans tout l'archipel, a accusé les chiffres suivants: 180 Français, 110 Anglais, et 40 individus de nationalités diverses, partisans de l'annexion à la France. Sur le chiffre de 110,—représentant l'élément australien plutôt qu'anglais,—une moitié au moins est composée des pasteurs méthodistes, wesleyens et de leurs familles, irréductibles à l'annexion française.