Après une longue période incertaine, précaire même, la petite colonie française de Port-Vila respire et recueille enfin les fruits de son travail et de son énergie. Ces braves gens peuvent enfin, comme tout bon Français, se marier, baptiser leurs enfants, les envoyer à l'école, se faire soigner, transmettre leurs propriétés, et se faire enterrer, tout comme en France. Aussi, à l'heure actuelle, répondent-ils tous à qui les questionne: «Êtes-vous heureux?—Mais certainement. À l'anarchie qui existait et aux vexations que beaucoup ont eu à supporter de la Compagnie des Nouvelles-Hébrides, a succédé, depuis 1900 que le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie a pu nous donner une organisation civile et un résident, une sécurité précieuse, l'ordre indispensable au développement des affaires; nous n'avons d'autre impôt que les quelques amendes légères que nous inflige le syndic pour des contraventions à des arrêtés que nous avons dictés nous-mêmes; tout pousse ici à merveille; grâce enfin à la concurrence que les acheteurs d'Australie font aux acheteurs de Nouméa et, en particulier, à la Compagnie des Nouvelles-Hébrides, grâce aux trois paquebots qui, chaque mois, mouillent à Vila, deux australiens et un français (celui de la Compagnie des Nouvelles-Hébrides), grâce aussi au dégrèvement des droits de douane dont bénéficient nos expéditions à leur entrée en France, nous pouvons maintenir nos prix de vente et gagner largement notre vie. Aussi désirons-nous que les choses restent en l'état; certes, nous désirons l'annexion de tout notre cœur, mais nous ne sommes pas pressés, et nous ne craignons plus l'envahissement australien, maintenant que nous sommes groupés et rattachés officiellement à la mère patrie.»

À l'appui de cette opinion, je vais donner, pêle-mêle, les quelques détails suivants: la fête du 14 juillet se célèbre, chaque année, avec banquet, jeux variés, courses de chevaux; Franceville possède une boulangerie, de nombreuses épiceries ou stores, une auberge très confortable pour une dizaine de voyageurs, un hôpital, une chapelle, une école pour les filles, une autre pour les garçons, un quai d'accostage, des feux d'éclairage de la passe qui conduit au port, trois goélettes et de nombreux canots; on peut réunir deux voitures convenables, 40 chevaux sellés et harnachés; la volaille et les légumes abondent chez chaque colon, on tue un bœuf une fois par semaine, etc.

PIROGUES DE L'ÎLE VAO.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

En décembre 1902, il y eut à Franceville même, en l'honneur de M. Picanon, gouverneur de la Calédonie, en tournée d'inspection dans l'archipel, un banquet de 120 couverts où étaient présents 20 dames françaises, 25 enfants, les 5 sœurs de Saint-Joseph de Cluny, 3 Pères missionnaires Maristes, et pour le quelles quelques Australiens de Port-Vila, le résident anglais, commodore Rawson à leur tête, s'empressèrent d'accepter l'invitation; on y but les meilleurs crus de France et du champagne de première marque.

La conclusion se tire d'elle-même. L'heure n'est pas de brusquer un dénouement de la question de l'annexion; il y a dans l'île Vaté une bonne graine qui a germé et qui, étendant peu à peu ses rameaux, nous donnera cet archipel, envers et contre les Australiens, à condition que la métropole veille avec sollicitude sur ces enfants de France, qui, eux, ne l'oublient pas!

Mais nous n'avons vu encore qu'une face de l'histoire de la colonisation des Nouvelles-Hébrides; il nous reste à chercher l'importance des intérêts anglais dans l'archipel, et à souligner l'œuvre antagoniste des Anglais, ou plus exactement des Australiens.