INDIGÈNES EMPLOYÉS AU SERVICE D'UN BATEAU.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Cette œuvre a presque uniquement pour artisans les missionnaires presbytériens. Les premiers se fixèrent dans l'archipel en 1839, non sans difficulté, puisque deux des leurs, William et Harris, furent tués à Erromango, comme ils débarquaient. En 1880, ils avaient des établissements florissants dans les îles du sud: Tanna, Anatum, Erromango, et dans la grande île du nord, Spiritu-Santo,—et nous avons déjà dit qu'en 1899 les familles de ces missionnaires comptaient environ 50 personnes.

Ces missionnaires virent naturellement, d'un très mauvais œil, l'intérêt que témoignèrent, à partir de 1875, les Calédoniens à des projets d'annexion des Nouvelles-Hébrides, puisque jusque-là ils exploitaient à eux seuls cet immense archipel et en tiraient, tant pour eux-mêmes que pour leur Société, des bénéfices importants. On ne saurait en vérité leur faire un crime de l'opposition acharnée qu'ils firent à nos projets.

Mais ces missions presbytériennes, qui étaient les seuls adversaires que nous ayons eus au début, ne tardèrent pas à nous en susciter de nouveaux.

En 1884, se fonda une Compagnie australienne Néo-Hébridaise, au capital de 10 000 livres sterling, en actions de 100 livres chacune, avec intérêt garanti par l'État de la Nouvelle-Galles du Sud; cette Société arma un navire à vapeur qui visita régulièrement les îles, important des marchandises anglaises et chargeant comme fret de retour toutes les productions du sol.

La banque Burns, Philipp and Co de Sydney s'intéressa à cette Société et a entrepris, depuis quelques années, le transport de colons australiens qu'elle installe sur des terrains dont elle se dit propriétaire. Cette Société australienne n'a pas l'envergure de notre Société française Néo-Hébridaise, mais elle ne tarderait pas à accaparer le commerce total de l'archipel, si l'autre n'était promptement relevée après sa liquidation actuelle.

Aujourd'hui, en dehors des missionnaires presbytériens ou épiscopaux, il n'y a pas à proprement parler de colons anglais aux Hébrides; il n'y a que des coprah-makers isolés et les représentants de la Compagnie de navigation Burns, Philipp and Co. Mais cette Compagnie assure un service très régulier entre Sydney et l'archipel, et lorsque le vapeur de la Société française cesse momentanément son service, elle accapare tous les frets. Outre ce service direct, deux autres navires anglais desservent Port-Vila à des dates régulières, l'un qui relie Sydney aux Fidji, avec relâche à Nouméa, et l'autre qui relie Sydney aux îles Salomon et à la Guinée.

Enfin, comme moyen de propagande, nous devons mentionner l'hôpital anglais, élevé à la pointe nord de l'île Ambrym, et dans lequel colons et indigènes reçoivent tous les soins qu'ils désirent.

Voici donc la situation exacte aujourd'hui. Dans un archipel où plus des deux tiers du sol est français, où sur le nombre des blancs, les deux tiers sont Français, cultivateurs et producteurs, ou l'autre tiers est composé d'Anglais (missionnaires, agents et débitants de conserves), presque tout le commerce maritime, le seul pouvant exister dans un archipel, se fait sous pavillon anglais.—Ce n'est pas nouveau, dira-t-on! Non, certainement, hélas!—Il est néanmoins bien évident que si l'on met en balance, en vue d'une annexion, les intérêts français et anglais, les premiers l'emportent de beaucoup sur les seconds. Et cela est si vrai que l'on a de tout temps exagéré l'opposition des Australiens à notre main-mise sur ces îles.

Les missionnaires n'ont ému l'opinion qu'à Melbourne, où ils exploitent, comme certains politiciens de l'État de Victoria, la crainte, justifiée d'ailleurs, de voir notre bagne calédonien envahir les Nouvelles-Hébrides; cette crainte est très vive dans tous les États. Mais, dira-t-on, cette crainte n'a cependant pas empêché les colonies australiennes de repousser par un vote donné à cinq voix contre sept la demande faite en 1885 par M. de Freycinet. Parfaitement, mais d'abord M. de Freycinet ne parlait que des relégués et non de supprimer totalement le transport des condamnés de toutes les catégories: le bagne demeurait donc, et les évasions sont fréquentes; de plus, il eût fallu donner, dès la lettre, l'assurance que le recrutement des indigènes pour le Queensland et Fidji continuerait à être autorisé.