Le palais du Gouvernement à Pondichéry est une fort jolie résidence, et le Gouverneur, M. Lemaire, ainsi que son aimable épouse, s'y plaisent bien mieux que dans la triste bâtisse qu'ils occupaient il y a deux ans à la Martinique, où j'eus l'avantage de leur faire visite. La situation et la distribution de l'édifice sont admirablement comprises; le long balcon qui s'allonge devant la grande salle de réception offre un coup d'œil ravissant sur un grand champ carré, que borde à l'horizon une ligne de constructions coquettes et régulières; et quand, le soir on s'y allonge commodément, on savoure avec délices ce parfum enivrant des terres tropicales, baignées dans une température que la disparition du soleil a rendue délicieuse et fortifiante.

Le climat de cette partie de l'Inde est généralement salubre. Dans les temps ordinaires, la température moyenne est de 30 degrés pendant le jour, et de 26 pendant la nuit. Pendant les mois de décembre et de janvier, elle descend de 3 à 5 degrés dans la journée, tandis que de mai à septembre le thermomètre indique de 32 à 40: c'est la période des vents d'ouest très brûlants, qui surchauffent la température d'une façon pénible. La saison sèche dure depuis le commencement de janvier jusque vers le 15 octobre; le reste de l'année est appelé l'hivernage. Généralement parlant, les pluies sont rares dans cette partie de l'Inde; elles ne tombent avec quelque fréquence qu'en novembre et en décembre.

LA VISITE DU MARCHÉ EST TOUJOURS UNE DISTRACTION UTILE POUR LE VOYAGEUR (page [536]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Si l'on rencontrait à Pondichéry un hôtel propre et bien aménagé, offrant avec une bonne cuisine le confort moderne, je n'hésite pas à affirmer que ce serait une résidence très attrayante pendant les mois de notre hiver d'Europe, quand tant de personnes se demandent dans quel coin du monde on jouit d'un séjour charmant, à côté d'une température clémente. Malheureusement, ce détail matériel fait défaut; les deux hôtels qu'on y trouve sont au-dessous de la moyenne, et sans l'hospitalité d'un parent ou ami on ne se déciderait pas facilement à y faire un certain séjour.

Le manque de bons hôtels dans les colonies est l'empêchement incontestable du développement du tourisme. Les Anglais l'ont bien compris: prenons pour exemple les îles de la chaîne des Antilles ainsi que toute l'Asie. À la Trinidad, à la Jamaïque, à Ceylan, dans toute l'Inde, il y a des hôtels splendides, tout aussi confortables que partout en Europe; et qu'est-ce que nous voyons, à la Martinique, à la Guadeloupe, à Nouméa, à Bourbon?—Rien que de modestes auberges! Il en résulte qu'aucun touriste, non invité par un ami, ne s'y arrête plus longtemps qu'il ne le faut. La pauvre ville de Saint-Pierre faisait en quelque sorte exception à la règle; on y trouvait deux hôtels assez propres et bien tenus, mais l'éruption du Mont-Pelé les a fermés pour toujours.

En me promenant, tant dans la ville même que dans les environs de Pondichéry, je me crois dans une coquette ville de province ou dans une campagne charmante. Les constructions sont gracieuses, respirent une certaine aisance, et offrent un cachet de propreté qui manque dans plusieurs autres colonies. Le Gouverneur a eu l'obligeance de mettre à ma disposition un pousse-pousse, que j'utilise souvent dans la matinée, ainsi qu'une victoria qui me permet de parcourir de plus grandes distances. Le soir, avant dîner, le Gouverneur et Mme Lemaire me font la gracieuseté de me mener en voiture dans différentes directions.

Ce qu'il y a de curieux dans ces promenades, c'est que je roule tantôt sur territoire français, tantôt sur territoire anglais, faisant ce chasse-croisé plusieurs fois dans un rien de temps. Le territoire de Pondichéry a été divisé de la manière la plus bizarre par le traité de 1816, lequel, après plusieurs occupations successives anglaises, rendit la colonie définitivement à la France. Partout, même aux portes de la ville, des enclaves de sol britannique sont découpés dans le district français, de façon à donner aux Anglais les positions élevées propres à l'établissement de batteries. Ici, la route appartient à l'Angleterre, tandis que les fossés sont sous la juridiction française; plus loin, un étang dépend de Madras, tandis que les terres irriguées ressortissent à Pondichéry. Il existe même quelque part un espace dont le propriétaire est inconnu. Les Anglais sont d'habiles politiques: lors de la conclusion du traité de 1816, non contents d'imposer au Gouvernement français l'obligation de n'élever nulle part le moindre ouvrage de fortifications, et de n'entretenir aucune force armée, en dehors de la police, ils ont trouvé moyen de déchiqueter le terrain, par endroits, de telle façon qu'il reste des espaces complètement indivis.

Ce qui me paraît incompréhensible, c'est qu'après dîner la ville soit plongée dans la solitude la plus complète. On s'étend sur son balcon, ou dans son jardinet, mais on ne sort pas, et l'on semble dédaigner d'aller respirer, sur la jetée ou le long de la plage, l'air pur et vivifiant de la mer. Il m'est arrivé deux fois d'aller me promener le soir, et de me livrer à de longues méditations sur un banc de la jetée, mais je n'ai rencontré aucun Européen. Seul, un indigène m'a abordé, dans un langage que je ne comprenais pas,—probablement pour me demander l'aumône.