INDIENNE EN COSTUME DE FÊTE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Une dame que je rencontrai le lendemain, et à qui je manifestais mon étonnement sur ce singulier isolement, ne comprenait pas que je pusse trouver un charme à cette quiétude tropicale, et à ce manque de distractions. C'était une vie d'enfer, pour elle; il lui manquait son Paris! J'ai appris plus tard, que son mari, fonctionnaire, sollicitait un congé, sa femme ne pouvant pas supporter le climat! Du reste, on pourrait écrire un volume bien curieux sur la question des congés dans les colonies, ainsi que sur les motifs divers que les intéressés mettent en œuvre pour les obtenir.
La population de Pondichéry est douce, soumise et polie: quelle différence frappante avec le nègre désagréable que j'ai si souvent étudié dans les Antilles et ailleurs! Elle est sympathique même quand on la voit, soit au travail dans les champs, soit se livrant à son petit commerce, trottinant paisiblement, et ne faisant aucun bruit. Les enfants grouillent par terre, jonchent les routes, se confondent avec les poules, et remplissent les buissons comme les lapins en Australie. Je ne puis m'empêcher de les comparer à des bijoux, quand je pense aux enfants européens qui m'ont empoisonné l'existence depuis trois mois sur deux bateaux des Messageries Maritimes. Ces enfants indiens, comme la progéniture malaise, chinoise et japonaise, sont gentils et mignons, ne crient jamais, et, qu'il y en ait cinq ou cinquante dans votre voisinage immédiat, vous ne vous apercevez guère de leur présence. Je les regarde avec plaisir, ces petits êtres inoffensifs, nus comme des vers, et qui ne portent pour tout vêtement qu'une cordelette autour des reins, supportant au milieu du corps un médaillon, en forme de feuille de vigne, le plus souvent en métal, cuivre, argent ou or, suivant la fortune des parents. Combien de fois ne leur ai-je pas jeté des sous et des bonbons, en me réjouissant de leurs mines épanouies!
Il y a de quoi faire de curieuses études de mœurs, dans ces pays d'outre-mer où les religions et les habitudes diffèrent tant des nôtres. Plusieurs fois, le soir avant dîner, nous croisons en voiture des enterrements dont la mise en scène provoque d'amusantes surprises. Un jour nous passons devant le cortège d'une femme indigène, de religion catholique. Elle repose en grande toilette, couverte de fleurs et de bijoux, coiffée avec soin, sur un lit de parade, porté par la famille. De cercueil il n'en est pas question. On la déposera tout simplement dans le sein de la terre, et on la couvrira de sable. Une autre fois, nous assistons au passage d'un convoi musulman, accompagné de chants et de musique.
GROUPE DE BRAHMANES FRANÇAIS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Le nombre des Indiens convertis à la religion chrétienne, n'est encore que fort restreint. La grande majorité des indigènes a conservé le culte du brahmanisme, qui comporte des fêtes bruyantes, des processions avec tam-tams et autres instruments de musique produisant un vacarme infernal. Le lendemain de mon arrivée, il y a une grande fête chez un brahmane de distinction, où le Gouverneur est invité. Au moment où notre voiture s'arrête devant l'habitation du jubilaire, la Marseillaise se fait entendre, et nous sommes conduits aux fauteuils qui nous ont été réservés. On nous pose sur les genoux un bouquet gigantesque, qui peut bien avoir un mètre de circonférence, et l'on nous entoure le cou d'une guirlande de fleurs, qui nous chatouille d'une belle façon. La couleur locale, rehaussée par les acclamations frénétiques de la foule, est typique, mais le parfum de l'assistance laisse à désirer, d'autant plus que presque à l'unanimité, elle est toute nue, sauf la bandelette ou le petit cordon de rigueur. Les glaces et les boissons à base de glace circulent à profusion, la chaleur dans cette enceinte limitée devient étouffante; il est temps que nous regagnions notre voiture et l'air libre.