INTÉRIEUR DE LA PAGODE DE VILLENOUR.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Quant à la vanille, on n'en a commencé la culture que depuis une douzaine d'années; on en voit des champs d'une certaine étendue dans le Jardin colonial, où le sous-directeur veut bien me donner les renseignements qui m'intéressent. Au commencement on a eu à lutter contre une grande incurie. Les indigènes, occupés à la culture de cette gousse précieuse, doivent être surveillés tout le temps: au début, des masses de vanille pourrissaient dans des caisses, comme du foin. Le Gouverneur actuel y a mis bon ordre, ce dont les résultats acquis donnent suffisamment la preuve. La gousse de Pondichéry est plus mince que celle du Mexique ou de la Réunion, mais comme parfum elle ne leur est pas inférieure, à mon avis. On la vend sur place 10 roupies, soit 17 francs le kilo. Il y a des producteurs peu scrupuleux à Pondichéry: certains d'entre eux ont envoyé leur récolte, bien soignée et emballée, à Bourbon, pour être de là-bas réexpédiée en Europe comme vanille provenant de cette île.
La population totale des Établissements français dans l'Inde, s'élevait, au 31 décembre 1903, à 273 748 habitants, sur lesquels il n'y avait que 1408 Européens: 492 hommes, 546 femmes et 370 enfants. Cette population européenne change constamment, cela va sans dire, son séjour dans la colonie étant généralement de très courte durée, surtout en ce qui touche les fonctionnaires et leurs familles dont le chasse-croisé à travers tous les océans est suffisamment connu. Le nombre d'Européens ou de créoles qui y ont fait souche et se plaisent dans la carrière qu'ils ont choisie ou dans le commerce qu'ils se sont créé, n'est que fort restreint. On ne change pas les préjugés d'une nation, pas plus que les théories qui ont cours dans la mère-patrie. Une colonie est un lieu d'exil, de bannissement, et doit avoir forcément un climat malsain. Et combien de gens, condamnés à vivre dans le pays qui les a vus naître, souvent en lutte avec les besoins les plus tyranniques de la vie, se créeraient une existence bien plus libre et bien plus large, si, doués de zèle et de persévérance, ils se décidaient à secouer le joug de la routine casanière, et à entreprendre une culture, un commerce dans des pays d'une fertilité incontestable, où tant de bras font encore défaut! Pour le grand commerce, les banques, les entreprises industrielles, un champ immense resterait à exploiter.
LA FONTAINE AUX BAYADERES.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Nous n'avons qu'à parcourir une distance de 160 kilomètres en chemin de fer, pour atteindre Madras, situé sur cette même côte de Coromandel, et nous débarquons dans une grande ville commerçante dont l'activité se déploie sous toutes les formes, et qui offre toutes les ressources d'une cité prospère d'Europe. Bombay, Calcutta, comme tant d'autres villes d'Extrême-Orient, sont des centres populeux et florissants, qui ne le cèdent en rien aux grandes villes de notre vieux monde, et ceux qui s'y sont établis dans le commerce, la banque ou l'industrie ne se plaignent pas de ce soi-disant exil. En quinze ou dix-huit jours, du reste, le train et le paquebot les reconduisent au sol natal: c'est une petite vacance que s'offrent facilement les habitants dont les moyens permettent cet insignifiant déplacement.
En étudiant l'existence de l'indigène, au point de vue de ses besoins et de son développement intellectuel, on ne peut s'empêcher d'admettre qu'il se trouve bien plus heureux que maint Européen ou créole, vivant dans ce que nous sommes convenus d'appeler l'aisance. Nous le trouvons d'habitude gai, content, ne se plaignant que rarement, vivant de la façon la plus primitive, logé dans un gourbi ou dans une paillotte avec sa famille le plus souvent nombreuse, couvert d'une bandelette d'étoffe qui lui a coûté quelques sous, se nourrissant de la manière la plus frugale avec les produits que fréquemment il cultive lui-même, sans souci du lendemain. Cet homme-là, au point de vue philosophique, n'est-il pas bien plus heureux que la plupart d'entre nous?