PLUSIEURS RUES DE PONDICHÉRY SONT LARGES ET BIEN BÂTIES.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Une de mes grandes distractions aux colonies consiste dans la visite du marché, ce kaléidoscope vivant, qui offre toujours un champ d'observations différent d'après le milieu dans lequel on se trouve. Les marchés de l'Inde ne présentent pas ce tableau répugnant et puant qui distingue les marchés des pays nègres. Les gens y sont moins sales, et font moins de bruit que les noirs des Antilles ou de l'Amérique du Sud, et s'harmonisent dans un cadre moins carnavalesque que ces derniers, attifés de leurs fichus bariolés. Le rouge est la couleur préférée, on pourrait presque dire unique, tant des hommes que des femmes, que le pagne leur couvre une partie du corps, ou qu'une simple bandelette soit appliquée suivant les lois de la convenance.

Voilà encore un milieu où les enfants ne manquent pas, mais les parents n'ont pas à s'en préoccuper, car cette progéniture abondante fait bon ménage avec les poules de la route, et ne se perd pas dans le brouhaha de la foule. Ce que je souhaite ardemment pour la population indigène de Pondichéry et même de toute l'Inde, c'est qu'on y interdise l'introduction des automobiles qui ne tarderaient pas à en faire une énorme bouillie. Au moment de mon passage dans la colonie, un fabricant d'automobiles de Paris s'était adressé à un fonctionnaire de Pondichéry, pour obtenir des renseignements sur la possibilité de l'introduction de cet instrument meurtrier. L'indigène a la déplorable habitude de marcher toujours au milieu du chemin, et même quand on est dans une voiture ordinaire il faut des cris répétés pour le faire bifurquer d'un côté ou de l'autre; quant aux enfants, ils courent un risque perpétuel d'être mis en miettes. Nulle part au monde les cochers n'ont une tâche plus lourde en conduisant leurs chevaux. Qu'adviendrait-il, si un jour on tolérait l'introduction de ce véhicule, lequel, s'il faisait le bonheur de quelques privilégiés, serait une faux meurtrière qui en peu de temps décimerait la population! L'Européen, tout en pouvant se garer et défendre son existence, pousserait des cris séditieux à la vue du monstre, étant donné la nature du sol. Le sol du sud de l'Inde se désagrège dans une poudre rouge qui s'élève en nuage au moindre souffle du vent; si déjà dans nos pays d'Europe la poussière soulevée par ce moyen de locomotion provoque des récriminations assez justifiées, à Pondichéry on pousserait de véritables cris de paon. Combien de fois m'est-il arrivé, au retour d'une promenade de deux heures, de constater que mon costume colonial blanc avait pris une nuance de couleur safran!

M. Delale, le chef de l'Instruction publique, a l'obligeance de me servir de cicérone dans la visite que je m'étais proposé de faire des principales écoles de la ville. La question de l'instruction dans les colonies, donnée à la population indigène, m'a toujours vivement intéressé, en provoquant chez moi de curieuses comparaisons. Il y a des colonies où elle mérite les plus sincères éloges, et d'autres où elle est franchement déplorable, où elle se réduit à néant. À Pondichéry, où il existe plusieurs écoles, j'en ai visité cinq; l'instruction est confiée à un chef fort intelligent, qui marche en accord parfait avec le gouverneur. Ce qui m'y a le plus frappé, c'est le côté pratique, adopté par les instituteurs pour faire pénétrer dans les jeunes cerveaux les choses qu'il s'agit de leur apprendre, de renoncer à ce système stupide de faire répéter machinalement aux enfants des phrases qu'ils ne saisissent pas, mais d'ouvrir la soupape de leur intelligence, par des explications qu'ils sont à même de comprendre, et que, de ce fait, ils n'oublient pas. Dans ces différentes écoles, je passe par toutes les classes, et je demande la permission de questionner à mon gré les enfants que le hasard ou mon intuition me fait choisir, me méfiant toujours du choix du professeur, quand il s'agit de montrer l'école à un visiteur. Je me plais à constater, à l'honneur de M. Delale, que la visite de ces établissements à Pondichéry m'a laissé de très bons souvenirs, et qu'il serait à désirer que dans certaines autres colonies on suivît sa bonne méthode, ainsi que la surveillance assidue qu'il exerce sur le département qui lui est confié.

Dans la dernière école que je visite, destinée uniquement aux jeunes filles, on me fait assister aux différents travaux de couture, exécutés d'une façon qui mérite tous les éloges. Je suis surpris de la facilité avec laquelle ces fillettes répondent en bon français aux questions que je leur adresse. Dans l'Inde anglaise il m'était arrivé dans deux écoles de constater que les enfants né pouvaient guère s'exprimer que dans leur langue natale, entremêlée de quelques rares mots anglais, estropiés de façon à les rendre incompréhensibles.

Ah! s'il était possible d'apprendre à tous ces enfants en bas âge qu'il existe une étude qui dérange le cerveau et qui trouble le repos de la vie, ce serait un bienfait pour la colonie. Je fais allusion à la politique qui dévaste ce pauvre pays, qui en arrête le progrès et qui divise d'une façon déplorable toute la population européenne.

Sur une population de près de 274 000 habitants, l'Inde française compte environ 63 000 électeurs, lesquels sont répartis en deux listes. Chaque liste élit la moitié des conseillers municipaux ou généraux. Pour l'élection du député, les suffrages des deux listes s'additionnent tout simplement. La première liste contient les Européens et descendants d'Européens, y compris des métis qui n'ont pas un centième de sang blanc dans les veines, ainsi que certains indigènes qui, ayant renoncé à leur statut personnel depuis quinze ans, ont obtenu un diplôme universitaire, ou occupé pendant un certain temps une fonction administrative, judiciaire ou élective. Cette liste comprend également ceux qui ont obtenu une décoration française. Le nombre total de la première liste est de 602, dont 452 pour Pondichéry et les autres pour Chandernagor, Karikal, Mahé et Yanaon.

La deuxième liste comprend tous les électeurs de race indigène, ne remplissant pas les conditions ci-dessus mentionnés, et ne pouvant conséquemment être inscrits sur la première. Leur nombre s'élève à 62 900.