La sécurité des concessions est assurée, depuis que les troupes ont été retirées—ce qui n'a pas été la moindre des fautes commises par les gouvernements, après les événements de 1900,—par une police municipale, formée d'Européens et d'indigènes, avec, en plus, sur la concession internationale, un certain nombre de cipayes. L'ensemble de cette petite force locale, chez nous, se compose de 45 Européens et 116 Chinois, et est répartie dans quatre postes: le «Central», attenant à la Municipalité, dans la rue du Consulat; celui de «l'Ouest», avec un poste militaire en plus des autres; celui de «l'Est», planté à l'extrémité de la concession, du côté de la rivière, et celui de Lo-ka-wei, sur terrain chinois, en surveillance sur la route de Zi-ka-wei, où un autre poste sera bientôt établi pour couper cette route et le pays environnant en trois secteurs. Ce sont tous de grands monuments spacieux, avec cours ombragées et vérandas, qui n'ont point l'air sévère de casernes et de prisons. Derrière le poste de l'Ouest, dans une annexe, se trouve la prison municipale, qui ne chôme jamais, mais qui ne renferme, par contre, que bien rarement de vrais criminels. Car la sécurité à Shanghaï, ville au moins de huit cent mille habitants, en y comprenant la Cite, est vraiment remarquable. Dans une statistique de la criminalité par villes, elle tiendrait peut-être la queue; les crimes y sont très rares, et les tribunaux ont surtout à s'occuper d'affaires civiles, dettes, jeux prohibés, enlèvements d'enfants, détournements de femmes et vols. Il y a à relever une curieuse rubrique dans les statistiques hebdomadaires des concessions, que publient les journaux: ce sont les «Chinois relevés morts à la rue», dont il y a toujours un certain nombre. Les criminels chinois sont, après formalités à la Cour mixte, remis aux autorités chinoises de la Cité.
LES BROUETTES, QUI TRANSPORTENT MARCHANDISES OU INDIGÈNES, NE PEUVENT CIRCULER QUE DANS LES LARGES AVENUES DES CONCESSIONS (page [270]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Sur la concession internationale, les forces de police comptent quatre-vingt-dix Européens, cent cinquante Indiens et cinq cent cinquante indigènes.
Le poste de l'Ouest était, lors de mon passage, dirigé par mon excellent concitoyen, M. Mascarello, aujourd'hui chef de la Sûreté, un des serviteurs les plus dévoués de la France sur cette terre de Chine; je lui dois bien des renseignements intéressants sur la vie chinoise, qu'il connaît à fond, ce dont je le remercie ici cordialement. Dans ce poste, trois fois par semaine, on distribue le bambou aux condamnés de la Cour mixte. On y voit les cangues de divers modèles, cangues de femme, assez légères, cangues jumelles ou triples, sous lesquelles la justice pratique la fraternité dans la répression; les vêtements du «bourreau» de la baguette, les verges destinées aux femmes, une palette en bois qui sert pour les mains, et enfin la «savate», lames triples de cuir, taillées en semelle, réunies d'un côté, libres de l'autre, qui est réservée aussi aux femmes, auxquelles on l'applique, partie sur les lèvres, partie sur le menton et la joue.
Le bambou, baguette fendue, d'un mètre environ de longueur, aplatie du côté qui frappe, fait son office sur la face postérieure des cuisses mises à nu, le patient étant allongé sur une natte, à terre; et les verges, poignée de fines branches de bambou liées ensemble, sont appliquées sur le dos, le tout devant l'appareil judiciaire, représenté ici par un mandarin délégué et le chef de poste. La cangue est appliquée pendant huit jours au minimum, et trois mois au maximum; posée à six heures, le matin, elle est enlevée à cinq heures, le soir; c'est humain. Aux récalcitrants seuls, elle est laissée la nuit entière, et il en est qui peuvent la supporter ainsi un mois entier.
Les verges, pour les femmes, se reçoivent à genoux, sur le dos, par-dessus la chemisette ou le tricot, les bras croisés sur la poitrine et les mains tenues de chaque côté. Elles peuvent en recevoir de cinquante à mille coups; mais si la place rougit et se tuméfie, la peau n'est pas enlevée, et le supplice est moins douloureux. Pour les coups de règle sur les mains, donnés aux jeunes et aux lettrés, à tout Chinois possédant un titre, un grade universitaire et auquel on ne peut appliquer le bambou, un des exécuteurs tient la main ouverte sur son genou, et un autre fait fonctionner la règle de bois épais. Ainsi que des «soufflets», on ne peut en donner plus de trois cents, avec un minimum de cinquante, quantité réservée aux femmes. Certains reçoivent, à leur sortie, après deux mois de cangue, mille coups de bambou, et s'en vont faire encore six mois de prison dans la Cité, les autorités chinoises les réclamant après nous.
Les débiteurs ne sont pas exempts de ces peines corporelles, lorsqu'on a la preuve qu'ils mettent de la mauvaise volonté à s'acquitter; mais il en est qui recevraient la bastonnade toute leur vie plutôt que d'ouvrir leur escarcelle. On ne m'a pas dit comment, dans ce cas, la justice s'y prend pour les faire payer.
Les Chinois ont, chez eux, la torture, la pendaison par les bras liés derrière le dos, les papiers roulés—les allumettes indigènes—passés dans le nez, et autres supplices, pour les cas communs de vol et les délits peu importants. Mais on les applique rarement chez nous, et la peine n'est jamais sévère.