Notre visite de Shanghaï est à peu près terminée; elle le sera tout à fait avec quelques renseignements généraux et statistiques, complément de sa description. On y trouve cinq bassins de radoub, un arsenal que j'ai eu l'occasion de citer, et un atelier de constructions maritimes au Pou-tong, de l'autre côté de la rivière, appartenant à la Société anglaise Farnham Boyd and Co, qui peut construire de grands navires à vapeur. À part les lignes de navigation nombreuses qui font communiquer Shanghaï avec le nord de la Chine, le Japon, la Corée et le Sud, plusieurs compagnies ont des lignes parcourant le Yang-tsé, et des wharfs qui vont jusqu'à Tong-ka-dou, où le mouvement sur le fleuve des sampans de toutes sortes est considérable. Une importante maison française de la place, MM. Racine, Ackerman et Cie, devait inaugurer, au moment où ces notes étaient écrites, deux lignes de navigation vers Han-koou et Ning-po, sous le nom de Compagnie asiatique de Navigation. Elle devait avoir au début trois navires, alors en construction à l'arsenal de Fou-tchéou, pouvant filer 14 nœuds, et envisageait déjà une plus grande extension de ses services, si la subvention de 175 000 francs, déjà accordée pour dix ans, était sérieusement augmentée, ce qui, dans l'intérêt de l'influence française dans ces pays, serait à souhaiter. Ces lignes doivent aujourd'hui fonctionner depuis deux ans.
VILLAGE CHINOIS AUX ENVIRONS DE SHANGHAÏ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Shanghaï a un corps de pompiers parfaitement organisé. Il y a cinq brigades, avec une centaine d'unités, des volontaires, employés d'administration et de commerce, qui, aux coups des cloches avertisseuses, quittent tout, travail, table, sommeil, club, pour revêtir le casque, mettre la ceinture et courir au feu, chacun de son côté, à pied, à bicyclette ou en rickschâw. Une des brigades est française; elle se nomme le Torrent, et elle n'est pas souvent la dernière sur les lieux, ni aux concours de fin d'année,—je pourrais même dire: au contraire. Une concurrence aimable entretient leur ardeur, et tous travaillent avec la plus belle vaillance, sous la direction des chefs, étrangers pour les uns ou pour les autres. Leur matériel, quatre pompes à vapeur et d'autres engins, est à la hauteur de la tâche à fournir. Il est regrettable que les sociétés d'assurances contre l'incendie, qui ont fort à faire avec les Chinois incendiaires plutôt qu'incendiés, et qui bénéficient tant de ces concours dévoués et gratuits, ne contribuent pour rien dans leurs maigres budgets. Vraiment, les braves pompiers volontaires de Shanghaï pourraient se mettre en parallèle, comme organisation, promptitude de mouvements et ardeur au feu, avec nos brigades européennes.
Comme toute colonie qui se respecte, Shanghaï a sa saison de courses à Bubbling-Well, pendant laquelle banques et maisons de commerce ferment leurs portes. Il y a une «Société» aussi, de quelque cohésion sur la concession internationale, mais entièrement divisée chez nous. C'est ce qui se reproduit d'ailleurs partout où il y a des Français, dans toutes nos colonies, où tous ceux qui n'appartiennent pas à l'administration ou au haut commerce sont classés comme aventuriers. Et même dans les éléments reconnus sains, aucune cohésion, aucun lien patriotique, aucune sympathie pour le nouveau venu, quel qu'il soit. Mais bornons là ce sujet de tristesse.
Le dernier recensement donnait comme population européenne de Shanghaï: sur la concession internationale le chiffre de 4 684 et sur la concession française, celui de 430; mais ces chiffres sont aujourd'hui considérablement augmentés. Le détail par nationalité donnant alors: 2 002 Anglais, 741 Portugais, 399 Allemands et Autrichiens, 357 Américains et 281 Français seulement. La population indigène des concessions était alors de 240 995 sur la concession internationale, et de 45 753 sur la concession française; ensemble, avec quelques autres unités, comme la population des sampans: 293 000 âmes. Mais depuis ce recensement, qui date de 1895, il y a eu des augmentations annuelles, si bien que la population générale doit atteindre, aujourd'hui, le demi-million. Celle de la cité est inconnue. On l'a établie dans les environs de 125 000, chiffre qui semble de beaucoup au-dessous de la vérité. Des Chinois lettrés m'ont affirmé qu'elle était aussi considérable que celle des concessions, et je le crois aisément.
Il y a à Shanghaï plusieurs églises catholiques, plusieurs missions, toutes riches, dont les œuvres, écoles, dispensaires, etc., sont nombreuses. Les Anglais et les Américains y ont aussi leurs institutions religieuses et de bienfaisance, et la loge maçonnique anglaise n'est point sans importance. Le musée, annexe de la Royal Asiatic Society, qui a une branche ici, est bien petit mais marque le centre d'un autre plus important qu'on y élèvera peut-être, un jour. Les clubs sont nombreux, un pour chaque nationalité, le Club des Volontaires, qui ne s'adresse qu'à la classe moyenne, le Shanghaï Club, club anglais où les «patrons» et beaucoup de Français préfèrent aller, ceux-ci peu patriotes sous ce rapport. Les Portugais, tous mêlés, ont aussi le leur à Hong-ke. Il y a même une salle de théâtre,—sur la concession internationale ou anglaise, bien entendu,—avec une troupe française d'amateurs constitués en société, qui donne deux ou trois représentations par an. Il y a lieu de leur adresser des félicitations, tant au directeur-metteur en scène qu'aux artistes de circonstance, au premier pour la conscience, les capacités, l'ardeur qu'il apporte à ses fonctions, aux seconds pour leur zèle et les remarquables résultats auxquels ils atteignent dans un art qui n'est point de leur compétence. Je ne parle pas des troupes de passage, des concerts d'amateurs organisés par les Anglais, des matches de boxe, qui font partie de la formule coloniale anglaise, et que l'on trouve partout.
Les concessions sont éclairées depuis longtemps à la lumière électrique, et il n'est pas jusqu'au quai chinois, du quai de France à l'extrémité de Tou-ka-dou, qui ne soit éclairé électriquement par une société chinoise. L'établissement de tramways a été l'objet d'une longue lutte, dans laquelle la société et ses représentants ont fini par l'emporter sur les contribuables entêtés, tous propriétaires, qui craignaient pour l'avenir de leurs immeubles. Les bureaux de poste sont nombreux: sur notre concession, le bureau français; sur l'internationale, les bureaux anglais, allemand, japonais, américain, russe et chinois. C'est une escale bénie pour tous les collectionneurs de petites vignettes postales.