LES TANALA AU REPOS PERDENT TOUTE LEUR ÉLÉGANCE NATURELLE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

UNE PEUPLADE MALGACHE.—LES TANALA DE L'IKONGO[4]
Par M. LE LIEUTENANT ARDANT DU PICQ.

II. — Religion et superstitions. — Culte des morts. — Devins et sorciers. — Le Sikidy. — La science. — Astrologie. — L'écriture. — L'art. — Le vêtement et la parure. — L'habitation. — La danse. — La musique. — La poésie.

UNE JEUNE BEAUTÉ TANALA.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le culte des morts est une conséquence de l'idée que les Tanala se font de la vie future. C'est encore sur terre que l'âme habite après la mort. Aussi, dès son vivant, le Tanala se préoccupe de son tombeau. Il le veut dans telle vallée, parce qu'autrefois il y a trouvé du miel en abondance, et que plus tard, son âme y pourra butiner sans trêve. Il le veut dans telle forêt, parce que les plantes y répandent leur parfum, ou s'y couvrent d'une blanche floraison.

Ralay, officier adjoint à Ankarimbelo, meurt à Fianarantsoa en 1901; mais il veut être enterré dans son pays natal, et reposer à côté de son grand-père Ramandoro. En général, chaque famille a son tombeau. Ces sépulcres, désignés sous le nom de kibory ou de trano-mena, sont de simples grottes cachées dans la forêt. Celui de Milakisiry se trouve à l'entrée d'un tunnel formé par deux roches arc-boutées. Sa voûte est tellement basse qu'un homme n'y pénètre qu'en rampant. Il se divise en deux compartiments: dans l'un, on dépose les roturiers, dans l'autre, les nobles. Un amoncellement de pierres en ferme l'entrée. Quand la grotte a la forme d'un puits, comme celle de l'Andohavato, elle est surmontée d'une maison.

Les inhumations sont l'occasion de grandes cérémonies. Les cercueils sont faits d'un tronc d'arbre creusé, et, si le défunt est un zafirambo régnant, le couvercle est surmonté de deux cornes en forme de croissant, appelés loka-hazo. Ils sont ordinairement recouverts d'un drap blanc ou rouge. En accompagnant le corps jusqu'au tombeau, les hommes et les femmes exécutent des chants et des danses funèbres. Le cortège s'avance lentement, au son d'un air lugubre, mais brusquement le rythme éclate en cris d'épouvante et les porteurs, comme saisis de peur devant l'horreur de la mort, reviennent subitement en arrière en courant et en trépignant. Le chant recommence ensuite triste et régulier, et la marche en avant se poursuit interrompue de temps en temps par des hurlements de frayeur et par des reculades inattendues. Les corps sont quelquefois ensevelis sans cercueil. Le cadavre de Ralay, par exemple, fut retiré de la bière et déposé dans le kibory, enveloppé d'un simple linceul, car, au dire des assistants, il n'était pas convenable qu'il fût inhumé autrement que ses ancêtres. Son cercueil fut donc abandonné et renversé au milieu des fleurs et des ananas. À la saison prochaine, les abeilles devaient l'habiter et le remplir de miel. Le tombeau fût refermé et un parent prit alors la parole: «Ramandoro, toi qui reposes dans cette grotte, voici ton petit-fils! Montre-lui ce que tu manges, car voici la bouteille et l'assiette que nous vous offrons!» Ces objets furent placés près de l'ouverture du kibory, tellement on était persuadé que les lolo viendraient en faire usage. Les Tanala immolèrent ensuite un bœuf et célébrèrent le repas funèbre au pied d'un vato-lahy.

Les idées des Tanala sur la vie future, sont lourdes de conséquence. La terre n'appartient pas seulement aux vivants, elle appartient également aux morts. Le mot karazan-tany ne signifie pas simplement le pays où dorment les aïeux, il signifie encore le sol où les âmes des défunts continuent à vivre. Le karazan-tany c'est la forêt où errent les mânes des vieux zafirambo, c'est la rizière où voltigent les lolo, c'est le torrent où s'abreuvent les kokolampy. C'est une terre sacrée, héréditaire, inviolable, c'est la patrie au sens le plus précis du mot. Avant notre arrivée, ni les Hova, ni les Betsileo, ni les Betsimisaraka, ni les Antoimorona ne pouvaient la fouler sans sacrilège. Un Tanala seul avait le droit de posséder la terre tanala, et s'il en aliénait une parcelle en faveur d'un étranger, les lois de Tsiandraopana annulaient la donation, et le punissaient d'une amende de quatre bœufs, dont un pour le chef et trois pour le peuple.