--Oui, milord, répondit M'Naughten d'une voix faible.
--Une dernière fois, je vous somme de me répondre, lui dit alors le greffier. Êtes-vous coupable ou non coupable?
--Not guilty,» répondit l'accusé.
Ces formalités préliminaires accomplies, la cour, sur la demande de M. Clarkson, qui n'avait pas eu le temps nécessaire pour préparer la défense de son client, prononça le renvoi de l'affaire à une autre session.
M'Naughten sera donc, selon toute probabilité, jugé dans la première quinzaine du mois de mars. Nous nous sommes contenté de raconter succinctement les faits tels qu'ils se sont passés; avant de rapporter les bruits contradictoires qui ont couru à Londres, nous attendrons que les débats nous aient révélé les mystères de ce crime incompréhensible. M'Naughten est-il réellement privé de l'usage de sa raison, ou avait-il conçu le projet d'assassiner le chef du ministère anglais, et a-t-il pris M. Drummond pour sir Robert Peel? Il est impossible, quant à présent, de répondre avec certitude à une pareille question.
«En Angleterre surtout, plus qu'en aucun autre pays, a dit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique, s'est signalée la tranquille fureur d'égorger les hommes avec le glaive prétendu de la loi.» En effet, les Anglais ont toujours fait un usage immodéré du bourreau. Un autre historien a même prétendu que c'était à Jack Ketch,--ainsi s'appelle, au delà du détroit, l'exécuteur des hautes oeuvres,--d'écrire l'histoire de son pays. Toutefois, si les exécutions capitales ont été, à certaines époques, trop fréquentes en Angleterre,--il y en eut soixante-douze mille sous le seul règne de Henri VIII,--on n'y compta jamais qu'un très petit nombre d'assassinats.--Ainsi, parmi tous les hommes d'état qui se sont succédé sur le tronc ministériel depuis sir Thomas Mores jusqu'à sir Robert Peel, c'est-à-dire pendant plus de trois siècles, trois seulement, le duc de Buckingham, Harley et M. Perceval, ont été assassinés, le duc de Buckingham avec un poignard, Harley avec un canif, M. Perceval d'un coup de pistolet. Le duc de Buckingham et M. Perceval expirèrent à l'instant même, Harley ne reçut qu'une blessure sans gravité.--Enfin les assassins de Harley et de M. Perceval, Guiscard et Bellingham, un espion mécontent et un fou, ne vengeaient que des injures personnelles, et ils se contentèrent de prendre la première victime que leur offrit le hasard. Felton seul, quand il frappa au coeur le duc de Buckingham, le trop célèbre mignon du roi Charles Ier, croyait, ainsi qu'il le déclara lui-même, sauver sa religion et son pays en exécutant l'homme que la plus haute cour criminelle du royaume, la Chambre des Communes, avait condamné comme traître.
Felton était un fanatique. Dans sa prison et à l'audience de la cour du banc du roi, il se glorifia de son crime commis, dit-il, pour le bien de son pays; il demanda comme une faveur que le bourreau lui coupât le bras droit avant de l'exécuter.
«Je ne puis faire droit à votre demande, lui répondit le président de la cour, car la loi ne punit de la perte de leur main que les assassins qui ont frappé leur victime dans le palais du roi, ou les prévenus qui ont jeté des pierres aux juges dans l'exercice de leurs fonctions. Vous n'aurez donc que la loi et rien de plus, vous serez pendu par le cou jusqu'à ce que mort s'ensuive. Que Dieu ait pitié de votre âme!
--Je vous remercie, milord,» répondit Felton en faisant à la cour un profond salut.
Le roi Charles Ier joignit vainement ses supplications à celles du condamné; la cour demeura inflexible. Felton fut pendu à Tyburn, mais sans avoir pu obtenir du bourreau qu'il lui coupât la main droite.