Sous le règne de la reine Anne, le ministère anglais avait à sa solde un certain nombre d'espions étrangers, allemands, italiens, espagnols, polonais et français. Au nombre de ces derniers se trouvait un individu qui se faisait appeler le marquis de Guiscard, et qui touchait une rente annuelle de 500 livres sterling (12,500 fr.). On prétend qu'il devait cette pension à la libéralité de Saint-John, dont il avait plus d'une fois préparé et partagé les parties de plaisir. En 1711, le chancelier de l'échiquier Harley le réduisit de 100 livres sterling. Guiscard, furieux de cette diminution, offrit ses services à la cour de Versailles; mais une lettre qu'il adressait par la voie du Portugal à un banquier de Paris, nommé Moreau, ayant été interceptée, il se vit accusé de haute trahison, arrêté et conduit devant le conseil privé pour y être interrogé. Sa rage ne connut plus de bornes. A peine introduit dans la salle du conseil, il demanda à parler en particulier à Saint-John. Son ancien protecteur lui répondit qu'il ne pouvait pas accorder une pareille faveur à un homme accusé d'un crime d'État. Guiscard, de plus en plus exaspéré, s'avança alors vers la table auprès de Harley, comme pour lui parler, et il le frappa dans la poitrine avec un canif qu'il tenait à la main en s'écriant. «A toi donc.» Heureusement pour Harley, la lame du canif se brisa contre un os, à quelques centimètres du manche. Guiscard lui porta de nouveaux coups qui ne lui firent que de légères blessures, mais qui le renversèrent à terre.--Cependant, à la vue du sang qui s'échappait de la poitrine de son collègue, Saint-John s'était levé et avait tiré son épée en disant: «Ce misérable a tué M. Harley.» Les autres conseillers privés imitèrent son exemple, et se précipitèrent sur l'assassin. Guiscard se défendit en désespéré. Accablé par le nombre, il fut enfin forcé de se rendre, et on le transféra à Newgate, où il mourut quelques jours après des suites de ses blessures.--Le geôlier fit embaumer son cadavre, et le montra moyennant une légère rétribution, à tous les curieux qui se présentèrent pour le voir, jusqu'à ce que la reine eût ordonné qu'on l'ensevelit.

Ce coup de canif, habilement exploité, rétablit sur une base solide la fortune chancelante de Harley. Le chancelier de l'échiquier retarda à dessein sa guérison, et quand il reparut à la Chambre des communes, l'orateur lui adressa des félicitations ridicules.--La reine le nomma lord trésorier, et l'éleva à la pairie avec les titres de comte d'Oxford et de Mortimer.--A la mort de Rochester, il devint premier ministre. Enfin le Parlement fit une loi qui prononçait la peine de mort contre les individus coupables d'avoir frappé un conseiller privé dans l'exercice de ses fonctions.

Cent deux ans après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire le 11 mai 1812, à cinq heures un quart, au moment où M. Perceval, alors premier ministre, franchissait le seuil du vestibule de la Chambre des communes, un individu embusqué derrière la porte lui tira, presque à bout portant, un coup de pistolet.--La balle entra par le côté gauche de la poitrine et traversa le coeur. M. Perceval fit quelques pas en avant et tomba. La mort fut presque instantanée. M. Smith et d'autres membres de la Chambre, ayant relevé le premier ministre, le transportèrent dans les appartements de l'orateur, mais il ne donnait déjà plus aucun signe de vie.

Dés que l'émotion causée par ce fatal événement se fut un peu calmée, un des membres de la Chambre s'écria: «Où est le scélérat qui a tiré ce coup de pistolet?» A ces mots, l'assassin s'avança d'un pas ferme, et répondit avec un sang-froid extraordinaire: «Je suis ce malheureux.» Il n'essaya pas de fuir, et comme les personnes qui l'entouraient l'accablaient de questions, il ajouta: «Je me nomme Bellingham, c'est une injure privée... Je sais ce que j'ai fait... C'est un refus de justice de la part du gouvernement qui m'a porté à commettre ce crime.» On s'empara de lui, on le fouilla et on le conduisit à la barre de la Chambre. L'orateur ayant repris sa place sur son siège, le général Gascogne s'écria: «Je crois que je connais le meurtrier; il se nomme Bellingham.»

La nouvelle de l'assassinat commis sur la personne du premier ministre répandit d'abord une certaine terreur dans les deux Chambres du Parlement anglais. Les membres des Communes et les lords s'imaginèrent que le coup de pistolet tiré par Bellingham était le premier signal d'une insurrection prête à éclater: ils firent fermer toutes les portes, et ils se décidèrent à ne sortir qu'après s'être assurés qu'ils n'avaient aucun danger à redouter. Le lendemain, ils rédigèrent une adresse au prince régent, et quelques jours après ils votèrent à l'unanimité une pension de 200 livres sterling (50,000 fr.) pour la veuve de M. Perceval, et une somme de 50,000 livres sterling (1 million 250,000 fr.) pour l'éducation de ses enfants.

Le soir même de l'attentat, Bellingham fut interrogé par un comité de la Chambre des Communes. John Hippesley lui ayant demandé s'il n'avait rien à dire pour sa défense: «J'ai avoué le fait, répondit-il, je l'avoue encore; mais je désire vous soumettre mes moyens de justification. Le gouvernement a toujours refusé de faire droit à mes justes réclamations. Je suis le plus malheureux de tous les hommes, mais ma conscience m'absout.» Il ne paraissait nullement ému; seulement quand les témoins déclarèrent qu'ils avaient reçu le dernier soupir de M. Perceval, il versa quelques larmes. Transférée Newgate, il conserva la même impassibilité jusqu'au jour de son procès.

Bellingham avait alors quarante-deux ans. Né à Saint-Neot, dans le comté de Hunting, il entra, jeune encore, dans une maison de banque de Londres; puis il alla s'établir à Archangel en qualité de commis, chez un négociant russe. Des spéculations sur les bois le ramenèrent en Angleterre; mais il eut le malheur de voir ses espérances de gain trompées, et il retourna à Archangel, où il ne fut pas plus heureux. Fatigué de ses plaintes et de ses menaces incessantes, le gouvernement russe le lit mettre en prison. Dès qu'il recouvra sa liberté, il revint en Angleterre, se maria à Londres et alla exercer à Liverpool la profession d'assureur. A peine fixé dans cette ville, il demanda au ministère anglais la réparation du préjudice que lui avait fait éprouver le gouvernement russe. Les ministres lui ayant répondu que ses réclamations n'étaient pas fondées, il rédigea une pétition au Parlement, et il la remit lui-même à M. Perceval, qui la lui rendit peu de temps après avec un refus formel. Dès lors il ne songea plus qu'à tirer une vengeance éclatante de l'injustice dont il se prétendait victime: il jura de tuer le premier ministre que le hasard offrirait à ses coups.

Quatre jours après la perpétration de son crime, Bellingham comparaissait devant la cour d'assises d'Old-Bailey. Ses défenseurs voulurent essayer de prouver qu'il ne jouissait pas de l'usage complet de sa raison; il s'y opposa: «Je ne suis pas un insensé, dit-il dans sa défense, je savais ce que je faisais; personne n'éprouve plus de chagrin que moi de la mort de M. Perceval; je n'avais contre lui aucun motif d'inimitié personnelle. J'ai frappé en lui le chef d'un ministère qui a refusé de réparer les injustices commises à mon égard. On ne peut pas me condamner comme un assassin, car je n'avais, je le répète, aucun motif d'inimitié personnelle contre M. Perceval.»

La cour entendit cependant quelques témoins, qui déclarèrent que le père de l'accusé Bellingham était mort fou et que lui-même avait souvent donné des preuves d'aliénation mentale. Malgré ces dépositions, et malgré le singulier système de défense adopté par l'accusé, les jurés rendirent, sans même délibérer, un verdict de culpabilité. Condamné à mort par la cour, Bellingham subit sa peine le 18 mai devant la prison de Newgate. Il mourut avec un sang froid remarquable, et jusqu'au moment où il fut lancé dans l'éternité, il persista à déclarer qu'il n'éprouvait aucun sentiment de repentir.

Ainsi le fanatisme, la colère et la folie ont, aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, à peu près à la même époque, en 1628, en 1711 et en 1812, déterminé Felton, Guiscard et Bellingham, à assassiner trois ministres anglais, le duc de Buckingham, Harley et Perceval. Si M'Naughten a tué M. Drummond en croyant tuer sir Robert Peel, quelle cause a armé son bras? Nous l'ignorons encore, mais le procès qui va se juger à la cour criminelle centrale de Londres, et dont nous rendrons compte dans notre prochain numéro, répandra peut-être sur ce crime mystérieux quelques rayons de lumière.