Quelle mine plus féconde à exploiter, quel plus beau thème à broder que Paris! Gloires nouvelles, réputation du jour, splendeurs du moment, royautés de la mode ou de l'esprit, tendances des moeurs et de l'industrie, beaux-arts, littérature, théâtre, galanterie même, tout change, tout se renouvelle, tout se modifie avec la rapidité d'un songe. L'existence parisienne est un drame féerique, une comédie à tiroirs dont les décorations changent sans cesse, où se résument en transformations perpétuelles, la richesse, la beauté, l'esprit du monde entier. C'est là un des côtés du tableau, celui qu'on montre le plus volontiers; mais il en est un autre qu'on ne doit pas laisser dans l'ombre. Au-dessus de Paris, plane sans cesse une rumeur sourde que ne peuvent éteindre ni les roulements des voitures dorées, ni le bruit des instruments de fête, ni les chansons de ceux qui sont heureux: c'est la voix de la misère qui va se perdre dans le brouillard froid et humide, harmonie terrible que le vent emporte sur son aile, plainte funèbre qui ne se tait ni le soir ni le matin. Nous ferons l'histoire de cette misère, nous dirons quels coeurs battent sous les oripeaux; nous montrerons le peuple tel qu'il est, et surtout tel qu'il devait être, et cela sans fiel, sans haine, sans passion: dans un cas semblable, la réalité vaut mieux que l'imagination, et la vérité est la meilleure de toutes les satires.
Mais là ne se bornera point notre rôle.. Il ne s'agit de rien moins que d'illustrer chaque année ce roman en trois cent soixante-cinq livraisons, intitulé Paris. C'est la physiologie permanente de la capitale que nous voulons faire avec le crayon. Il faut que ceux qui n'ont jamais vu Paris puissent le visiter dans nos colonnes, que ceux qui l'habitent le reconnaissent, que ceux qui l'ont quitté le retrouvent; car Paris se désapprend comme toutes les grandes choses de la vie. Soyez toujours amoureux, vous qui voulez aimer; marchez sans cesse, vous qui voulez parvenir. Que la lampe, l'Héro s'éteigne, et Léandre ne pourra plus traverser le Bosphore. Pour comprendre Paris, il faut l'étudier sans cesse. Si vous le perdez un seul instant de vue, vous ne les reconnaissez plus, il a changé de forme. Si nous n'avions pas abusé de la métaphore, nous comparerions Paris à Protée. On nous permettra d'esquiver ce parallèle traditionnel.
Que de gens qui méconnaissaient cette vérité ont fini par la reconnaître! A peine a-t-on quitté le boulevard, que déjà on le regrette; on n'éprouve point la maladie du pays, car Paris n'est le pays de personne, mais une indéfinissable nostalgie. La vie est un cauchemar perpétuel: vos habits vous gênent, l'existence a les entournures trop étroites; vos bottes vous blessent, toutes les figures vous semblent maussades; les meilleurs mets vous dégoûtent, et vous avez faim en songeant aux restaurants à vingt-deux sous. On est atteint d'une affection bizarre, incohérente, difficile à guérir, qu'on appelle le mal de Paris.
C'est chez nous que ceux qui veulent voir Paris, ou le revoir, deux maladies analogues, viendront se guérir. Nous leur esquisserons Paris tel qu'il est, nous raconterons ses goûts, ses sympathies; nous montrerons ses grands poètes, ses grands avocats, ses grands acteurs, ses grands financiers, ses grands chanteurs, tout le personnel de sa gloire d'aujourd'hui et de sa gloire de demain, nous n'oublierons que les célébrités de la veille.--Hier n'est pas un mot parisien.--Un journal seul peut mener à bien cette oeuvre gigantesque, parce qu'il change sans mourir; c'est l'âme et le génie de la ville. Un journal, c'est Paris volant.
Ne vous attendez pas à retrouver sous notre crayon ces types de convention qui rendent Paris si monotone quelquefois, qu'on est tenté de croire que sa réputation est la plus considérable des réputations usurpées. Notre étudiant ne dansera pas inévitablement le cancan à la Chaumière; notre jeune fille ne se présentera pas avec son invariable cortège d'ânes rétifs, de rubans froissés, de baisers jetés d'une mansarde à l'autre; nos hommes de lettres ne fumeront pas perpétuellement le lattakie odorant sur des coussins d'or et de soie, ils n'auront pas non plus, contraste familier aux observateurs, les coudes percés, les bottes éculées, et le feutre gras; toutes nos femmes de lettres ne seront pas ridicules, et tous nos écrivains n'auront pas du génie; le foyer de l'Opéra ne sera pas pour nous le centre de la politique européenne; notre intention n'est pas de faire de l'esprit quand même.
Après les moeurs viendront les idées. L'histoire des hommes et des choses littéraires appelle l'attention du caricaturiste. Il faut bien que l'on sache aussi où en est la muse de 1830; cette jeune fille qui avait le coeur d'une Allemande, le regard d'une Italienne, la passion d'une Espagnole: ne l'apercevez-vous pas déjà vieille et ridée, découpant des romans au fond d'une boutique obscure? elle en a de toutes les dimensions, de tous les modèles, de tous les prix: patron Walter Scott, patron Byron, patron Cooper, patron Goëthe; elle fait tous les genres au rabais. C'est une revendeuse à la littérature. La muse s'est donné un associé qui s'appelle le journalisme; celui-là s'occupe sans cesse à prendre l'empreinte de tout ce qui surgit d'un peu original pour le reproduire ensuite; il dresse de malheureux jeunes gens à imiter, avec la cire molle de leur style, toutes les conceptions vigoureuses. Nos grands écrivains sont parodiés ainsi journellement dans ces feuilletons-Curlius qui détruisent tout ce qui reste encore d'esprit littéraire en France.
Ainsi donc, ce n'est pas l'espace qui nous manque. Moeurs, caractères, passions, idées, sentiments, ce qu'il y a de permanent au fond de Paris, ce qui jette le flux des événements, aristocratie, peuple, bourgeoisie, artistes, gens du monde, industriels, il n'est pas un coté du coeur ou de l'intelligence que nous ne puissions explorer, pas une classe de la société qui ne s'offre à nos investigations. Que les artistes se présentent donc en foule, la plume leur offre ici une association bienveillante; c'est à eux à faire revivre, avec leur crayon, l'antique maxime castigat ridendo, qui ne se lit plus maintenant ni sur la couverture de nos livres, ni sur le rideau de nos théâtres.
Pour commencer cette série, Grandville a résumé tous les ridicules du moment. Le crayon a rédigé la synthèse de l'actualité.
La caricature ouvre la porte du journal à tous les ridicules qu'elle a emprisonnés depuis longtemps dans ses cartons. Voici d'abord la canne à sucre et la betterave qui se poursuivent, brûlant d'éteindre dans le suc l'une de l'autre la haine qui les fait sécher sur plante; cette jeune grenouille en frac et le chapeau sur l'oreille, qui cherche à se faire aussi grosse que la caricature, c'est un symbole de l'amour-propre qui dévore notre malheureuse époque; ces deux enfants à peine échappés de nourrice, portant l'un une pipe et un paletot, l'autre un manchon et des plumes, n'est-ce pas là une charmante traduction de ce proverbe, qui devient malheureusement plus vrai de jour en jour: Il n'y a plus d'enfants!
Regardez cette femme avec son chapeau étriqué, ses boucles de cheveux dépassant la ceinture, son air pincé, ses allures de vieille coquette, voilà la mode, saluez la déesse, et gardez-vous d'entr'ouvrir le livre que ce penseur profond tient à la main avec tant de componction, vous n'y trouveriez que du vide. Il vaut mieux causer un moment avec ces deux débardeurs qui boivent du champagne dans un cornet à piston, double personnification du carnaval actuel.