Le général de La Moricière.
Le gouverneur-général avait senti l'importance de ne pas laisser Abd-el-Kader s'établir tranquillement, pendant tout l'hiver, dans la chaîne des montagnes de l'Ouarenseris (province d'Oran). Dans cette position, où il se procurait d'ailleurs d'abondantes ressources et disposait de nombreux guerriers de ces montagnes, l'émir dominait tout le pays entre le Chélif et la Mina, maintenait dans la crainte, aux alentours, les tribus qui nous paraissaient les plus dévouées, et pouvait, en reconstituant de nouvelles forces, attaquer sérieusement les entrées que nous possédons en avant de Alédéah, Milianah et Mostaganem. M. le général Bugeaud résolut donc de porter, même en hiver, une guerre sérieuse sur l'Ouarenseris. Dans cette vue, trois colonnes de la division d'Alger furent réunies, le 24 novembre 1842, sous les murs de Milianah, et se mirent en mouvement le 25, celle de droite, commandée par le gouverneur-général, ayant sous ses ordres M. le duc d'Aumale; celle du centre par le général Changarnier, celle de gauche par le colonel Korte. En même temps, les divisions de Mascara (général de La Moricière) et de Mostaganem (général Gentil), devaient manoeuvrer contre la grande tribu insoumise des Mitas, de manière à rejeter ces populations sur les autres colonnes, pendant que celles-ci occuperaient leurs retraites habituelles dans les montagnes boisées des Beni-Ouragh.
Les manoeuvres combinées entre les trois divisions d'Alger, de Mascara et de Mostaganem obtinrent un succès complet, et en vingt-deux jours, le 17 décembre, elles avaient soumis presque toute la chaîne de l'Ouarenseris jusqu'à l'Oued-Rihon, toute la vallée du Chélif sur la rive gauche et deux tribus sur la rive droite, la presque totalité de la tribu des Flitas, qui compte trois mille cavaliers, et toutes les tribus secondaires qui bordent la Djediana et la rive gauche de l'Oueri-Rihon. Ces résultats n'avaient été d'abord espérés que pour la campagne du printemps.
Retour à Cherchel--Passage d'un torrent.
La question ainsi résolue sur la rive gauche du Chélif, le moment a semblé opportun de porter nos armes du côté de Tenès, où elles n'avaient pas encore paru. Cette expédition a été conduite avec succès par le général Changarnier, qui, après avoir occupé Tenès pendant deux jours, a abandonné, le 29 décembre, cette bourgade, où il n'avait trouvé aucune ressource, et où une garnison française sera sans doute installée plus tard.
Ces diverses opérations avaient porté des coups trop sensibles à la puissance d'Abd-el-Kader pour qu'il ne cherchât pas à en neutraliser les effets. Dès le principe des soumissions, il avait entretenu des intelligences actives avec les tribus soumises. La contrée la mieux disposée pour ses vues était, sans nul doute, cette partie de l'Atlas qui s'étend de Cherchel jusqu'auprès de Tenès, et qui est bornée au nord par la mer, et au sud par la vallée du Chélif. Arrivé du sud avec un millier de chevaux réguliers ou irréguliers, il s'est bien vite recruté dans la valléw du Chélif, de tribu en tribu, et il a envahi l'Aghalik de Braz avec environ deux mille cavaliers et cinq ou six cents fantassins.
Le 7 janvier, Abd-el-Kader a exécuté contre les Athaf, à une journée à l'ouest de Milianah, une rhazia qui a été le signal d'une nombreuse défection parmi les tribus soumises au mois de décembre. A l'exception de deux ou trois, toutes les autres de cette partie de la vallée du Chélif ont de nouveau reconnu son autorité. Abd-el-Kader s'est montré cruel cette fois: notre kaïri des Brâz de l'est et ses trois fils ont été décapités: il a fait mutiler quelques chefs, crever les yeux à d'autres; enfin tous les hommes soupçonnés d'attachement à notre cause ont été enlevés.
Après avoir ravagé les Athaf et les Kosseir. Abd-el-Kader s'est jeté dans les hautes montagnes des Zatima, Beni-Zioui Larhalh et Couraya, où il a réuni à peu près trois mille Kabaïles. A la tête de ces forces il s'est avancé avec son khalifah-el-Berkani chez les Beni-Menasser, où ses émissaires et ses intrigues l'avaient devancé, et qu'il voulait pousser à faire une démonstration contre Cherchel. Le général de Bar, marchant à sa rencontre dans l'ouest, eut avec lui plusieurs engagements les 23. 24 et 25 janvier, et le refoula dans les grandes montagnes de Gouraya. De son côté, le général Changarnier sorti de Milianah le 22, porta, par la hardiesse de ses mouvements, le trouble et le ravage sur les derrières de l'émir, et punit sévèrement plusieurs tribus qui avaient cédé à l'entraînement de leur ancien chef. En même temps. M. le duc d'Aumale faisait un brillant coup de main sur nos ennemis du sud de Milianah, et, au moyen de nombreuses prises, indemnisait largement nos alliés des perles que les rhazias d'Abd-el-Kader leur avaient fait éprouver.
Le 27 janvier, à quatre heures du matin. M. le lieutenant-colonel de l'Admirault vint à Alger à bord du bateau à vapeur le Phare, envoyé exprès pour connaître le véritable état des choses, annoncer au gouverneur-général les progrès de l'insurrection et l'arrivée d'Abd-el-Kader dans la partie occidentale de la province de Titteri. A une heure après midi, le général Bugeaud était embarqué avec deux bataillons, et débarqua dans la nuit à Cherchel. Le 30, il s'est mis en campagne, afin de poursuivre Abd-el-Kader et de châtier les tribus qui avaient répondu à son appel. Le mauvais temps ne lui a pas permis d'exécuter entièrement la campagne projetée: mais le but principal a été atteint: Abd-el-Kader et son khalifah-el-Berkani ont été repoussés dans l'ouest. Le gros rassemblement de Kabaïles qu'ils avaient opéré s'est dispersé dans tous les sens. Deux des plus importantes tribus rebelles, les Beni-Menasser et les Beni-Ferrah, ont été sévèrement punies.