Vous figurez-vous l'étonnement de l'ombre municipale que nous venons d'évoquer? Partout le luxe des peintures, des meubles et des ornements. L'ancien parloir aux marchands est devenue méconnaissable; la bourgeoisie elle-même a bien changé. Avec ces robes de gaze et de satin, sous ces coiffures élégantes, au milieu de ce laisser-aller gracieux et spirituel, comment reconnaître les rejetons de cette bourgeoisie grave, économe, sévère, qui ne dansait que du bout des pieds, ne causait que du bout des lèvres, et ne se mettait en frais de toilette et de plaisir que pour fêter des rois, ou tout au moins des princes et des ambassadeurs?

Aujourd'hui la bourgeoisie, s'il nous est permis d'employer cette formule d'étiquette, se reçoit elle-même. Elle n'attend plus qu'un grand événement, une bataille gagnée, un baptême ou un mariage de roi, lui fournissent un prétexte de réjouissance. Les salons municipaux n'attendent pour s'ouvrir que le signal de l'hiver. La neige tombe pour tout le monde. Les bals de l'Hôtel-de-Ville n'ont pas d'autre titre officiel.

Si nous connaissions la langue des fantômes, que de choses nous aurions à vous apprendre, feu M. le prévôt des marchands! mais peut-être parle-t-on encore le français aux Champs-Élysées de l'autre monde. En ce cas, permettez-moi, ombre égarée, de mettre le comble à votre étonnement. Ce cavalier élégant qui s'élance si audacieusement dans les périls de l'en-avant-deux, c'est un avocat; cet autre qui joue à la bouillotte est un conseiller à la Cour Royale; celui-ci est un médecin, celui-là est un membre de l'Académie. Qu'ont-ils fait? allez-vous me dire, de leur robe et de leur bonnet carré? Parbleu, ils les ont laissés à l'audience, à l'amphithéâtre et à la Sorbonne. Aujourd'hui les avocats, les magistrats, les médecins, les savants, s'habillent et s'amusent comme tout le monde. La justice et la science ne s'en trouvent pas plus mal.

Si vous aviez, mon cher fantôme, une tenue plus décente, je vous présenterais à votre successeur. Il a quitté le titre de prévôt pour prendre celui de préfet. Cette jeune personne à laquelle il donne la main pour la conduire à un quadrille, est tout simplement la fille d'un négociant de la rue des Lombards. Vous alliez peut-être la prendre pour une princesse. Que de grâce dans sa démarche! que de luxe dans ses vêtements! C'est qu'aujourd'hui il n'y a plus de lois somptuaires ni pour le costume, ni pour l'éducation.

Mais laissons notre fantôme à ses réflexions. On n'est pas tenu d'être d'une politesse fastidieuse envers les ombres. Parcourons ces salles étincelantes, suivons le bal jusque dans ses dernières contredanses. Vous avez pu voir Paris éparpillé dans vingt salons; il est venu ce soir se résumer dans l'Hôtel-de-Ville. L'aristocratie de la noblesse, si ce n'est pas là un pléonasme, celle de la politique, de la finance, des arts, de la littérature, servent pour ainsi dire de cadre aux joies de la bourgeoisie parisienne. Ici c'est elle qui triomphe; elle est sur son terrain; c'est une fête qu'elle vous donne dans son propre palais. Vous voyez qu'il est digne d'une aussi puissante souveraine.

Il est difficile de jouir d'un plus beau coup d'oeil que celui qu'offre un bal à l'Hôtel-de-Ville, imposant édifice dont les échos ont retenti tour à tour de toutes les joies comme de toutes les douleurs de la France, bal par bal, on pourrait reconstruire toute l'histoire de notre pays. En attendant qu'on mette le burin aux mains de Terpsichore, songeons que la fête de M. de Rambuteau est terminée, et rentrons chez nous en évitant la place de Crève; ce trajet pourrait assombrir nos souvenirs.

Revue algérienne [2]

[Note 2: ] [ (retour) ] Nous résumons dans cet article les principaux événements depuis le commencement de l'année, de manière à n'avoir plus qu'à nous tenir au courant des faits actuels et à les suivre avec toute la rapidité possible.

Les hostilités ont recommencé avec une nouvelle vigueur en Algérie, pendant le mois de janvier 1843, pour continuer de même en février, ou plutôt elles n'ont pas été un instant interrompues par la mauvaise saison.