Remarquez que je n'agis pas en traître; que je ne suis pas un de ces espions qui rôdent autour du camp pour surprendre les sentinelles endormies: j'étais innocemment occupé à vous regretter; c'est vous qui venez me chercher dans mon innocence; vous m'avez provoqué, je riposte; mais, chevalier courtois, je vous dénonce mon entrée en campagne et le commencement des hostilités.
Tenez-vous donc sur vos gardes; vous avez tenté de vous bastionner contre Paris; pour se mettre à l'abri de ses atteintes, vos vingt ans ont pris des quartiers d'hiver au sommet d'un mont, dans un vieux manoir ou le vent siffle, où le tintement des heures retentit tristement dans les longs corridors. Mais Paris ne lâche pas aisément sa proie; c'est un ami charmant et dangereux, dont il est difficile de se défaire. Il n'est jamais à bout de ruses pour retrouver ceux qui l'abandonnent, et pour les assiéger; sans doute, votre solitude se croyait bien forte contre lui, et bien abritée. Eh bien, vous le voyez! Que fait-on là-bas? m'écrivez-vous. Ainsi, vous y songez; la ville traîtresse vous occupe malgré vous; j'imagine que son brillant fantôme se promener isolément dans les noires allées de votre parc dépouillé, et, pendant la nuit, se glisse dans vos rêves.
C'est peu de vous poursuivre en idée, Paris va s'introduire en réalité dans votre désert, et, dans cette escalade, il m'a choisi pour complice. L'attaque qu'il vous prépare ne se fera point à main armée, au tranchant du glaive, mais à la pointe de la plume; nous ne marcherons point au pas de charge et la baïonnette au poing, nous écrirons; notre quartier-général sera la poste aux lettres.
La poste aux lettres! Quel ermite pourrait se mettre, à l'abri de ses atteintes? D'abord elle vous lance ses projectiles avec la rapidité de l'éclair; vous n'avez pas le temps de préparer votre défense; la lettre vous arrive de cent lieues et tombe sur vous, à votre réveil, sans que vous puissiez l'éviter. Et remarquez la ruse! la traîtresse a soin de s'envelopper avec art. Sait-on ce qu'elle pense? Sait-on ce qu'elle va dire? Cependant on brûle de le savoir; la curiosité rompt le cachet, et la médisance, la flatterie, la passion, tout ce qui se dérobe sous la douceur de ce papier satiné, éclate tout à coup, vous saute aux yeux et vous saisit au coeur.
Ainsi. Madame, nous entrerons chez vous, malgré vous, sous enveloppe. Chaque semaine, ce Paris, que vous évitez, vous écrira par estafette ces mille faits importants ou frivoles qui composent sa vie, sa bruyante vie de tous les jours, et c'est moi qui lui servirai de secrétaire. Prenez-en votre parti: il faudra bien que vous écoutiez le récit de ses vertus et de ses vices, de ses belles actions et de ses sottises. Vous aurez Paris au désert, et le silence de votre solitude sera troublé tous les huit jours par cet écho mondain. N'est-il pas juste que je fasse honneur à cette lettre de change que vous avez tirée sur moi: que fait-on là-bas?
Je suis, Madame, le plus dévoué serviteur de vos deux beaux yeux.
LE DERNIER BAL DE L'HÔTEL-DE-VILLE.
Bal de l'Hôtel-de-Ville.
Personne n'a contesté à la littérature le droit de ressusciter les morts. Usons de ce privilège et rappelons pour quelques instants à la vie le prévôt des marchands. Soyons nous-même son valet-de-chambre: passons-lui les manches de son habit aux larges basques, coiffons son honorable chef d'une large perruque, et vite une citadine au fantôme. Nous arrivons: les fenêtres de l'Hôtel-de-Ville sont illuminées, la foule des équipages prend la file à la porte; partout régnent le bruit et le mouvement. Tout Paris est convoqué à heure fixe, non point pour prendre une de ces délibérations qui changeaient la face de la monarchie. Il ne s'agit ni d'une émeute, ni d'une révolution, mais tout simplement d'un bal.