Courrier de Paris.
A MADAME***.
Paris 17 mars.
Comment. Madame, persévérer jusqu'au bout! ensevelir vos vingt-deux ans au fond de la Bourgogne, pendant ce noir hiver, dans un vieux château caché au milieu des rochers et des bois sombres, comme un ermite centenaire! Qu'y a-t-il donc? Avez-vous fait voeu de solitude à quelque saint du calendrier? Votre coeur saignant s'est-il réfugié au désert, traînant l'aile comme une colombe blessée? ou plutôt n'est-il pas quelque Oberon ou quelque Ariel, mystérieux habitant de votre âme, qui peuple cette Thébaïde de mille illusions charmantes, et qui, tandis que ces monts et ces bois et ce château séculaire sont tristes, dépouillés et sombres pour les autres, veut les remplir pour vous seule de soleil, de sourires et de verdure? Vous ne m'avez pas dit votre secret. Madame, et je suis trop votre humble serviteur pour me permettre de le deviner.
Mais savez-vous qu'on en cause ici, et qu'on s'étonne de cette résolution héroïque, de cette vertu tout à coup sauvage qui vous fait rompre en visière au monde, dans la plus belle fleur de votre beauté, dans tout l'éclat de vos heures adorées?
Vos meilleures amies s'en affligent avec une sincérité édifiante: on vous regrette, on vous pleure, on ne sait comment faire pour vivre sans vous! Mademoiselle, de P... pousse un douloureux hélas! à votre nom seul; madame de Bl... prend son plus grand air affligé; la marquise d'Ag... laisse voir une larme qui roule comme une perle dans ses beaux yeux d'azur. Mais, Madame, me direz-vous pourquoi, malgré tout ce luxe attendrissant, je les soupçonne de se réjouir au fond de l'âme, de n'avoir plus le dangereux voisinage de votre grâce irrésistible. Faut-il me déclarer calomniateur, ou n'ai-je fait que lire dans l'histoire de l'amitié des femmes?
Pour nous tous, blonds, bruns ou châtains, que vous charmiez par le dangereux attrait d'une double perfection, par l'élégance du corps et l'élégance de l'esprit, nous sommes véritablement malheureux de votre absence. Se livre-t-on à la causerie du soir dans ce délicieux salon de la rue de Provence dont vous étiez la souveraine? on s'aperçoit bientôt que vous n'êtes plus là. Le plus délicat et le plus aimable de notre esprit s'en est allé avec vous, se cacher je ne sais sous quel noir créneau de ce maudit château bourguignon. Essaye-t-on un air de Rossini ou de Mozart? on cherche cette voix à la fois si ferme et si douce, qui allait à l'âme par des routes mélodieuses. Est-ce le bal qui commence? c'est encore vous qu'on demande, vous, la taille la plus svelte, le pied le plus fin, la plus exquise parure, la valse la plus légère. Ainsi, vous nous avez enlevé le meilleur de notre bien. La désolation est dans le troupeau de vos fidèles. Mais prenez-y sarde: une jolie femme est comme un homme célèbre, elle doit éviter de s'absenter trop longtemps; tous les succès, dans cette ville inconstante et mobile, succès de génie ou de beauté, risquent en quelques mois, en quelques jours, de trouver, au retour, la place occupée; nous sommes encombrés de royautés aspirantes, toujours prêtes à remplacer les royautés qui voyagent ou qui se font ermites.
Cependant, Madame, je ne désespère pas de vous; vous n'êtes pas vouée à la pénitence sans rémission. Vous le dirai-je? on devine que vous n'avez pas une foi robuste, et que votre renoncement à Satan et à ses pompes aura la durée d'une robe ou d'un chapeau. Oh! si vous tenez à votre réputation de soeur convertie, si vous voulez qu'on vous tresse une couronne de martyr, cachez mieux vos secrets: pourquoi avez-vous fait demander à Victorine si les corsages se portaient toujours aussi longs, à Janisset un bracelet d'améthiste, à Meissonnier son nouvel album, à Fessy son dernier quadrille? et à moi, ne m'avez-vous pas écrit l'autre jour, dans une de ces lettres charmantes dont votre souvenir console mon regret: Dites-moi, mon ami: que fait-on là-bas?
Voilà un mot qui compromet singulièrement votre future canonisation. Que fait-on là-bas? nous a rendus tout heureux et tout fiers, nous, vos pauvres délaissés; c'est un regard que vous jetez, en arrière et qui nous revient; c'est un soupir qui vous échappe et remonte de notre cité. Est-il donc vrai que l'âme la plus pénitente ne peut se détacher entièrement de cette Babylone? Ce Paris que vous fuyez serait-il semblable à ces dangereux séducteurs qu'on s'efforce de haïr et qu'on ne peut oublier?
Vous me permettrez, Madame, de profiter de l'interrogation que vous m'adressez pour introduire l'ennemi dans votre citadelle; vous avez levé devant nous le pont et la herse. En bonne guerre, nous avons le droit de vous attaquer par tous les moyens possibles; et si vous faites des aveux qui prêtent flanc à l'assaut et nous donnent des intelligences dans la place, en vérité, il serait par trop héroïque de n'en pas profiter. Votre que fait-on là-bas? est le levier qui va servir à vous battre en brèche; il n'attaque pas de front votre solitude et n'enfonce pas les portes, mais il les enr'ouvre ou permet tout au moins de se glisser au travers des serrures. Vous aurez beau faire, toute demande exige une réponse, et j'ai la prétention d'être trop poli pour me taire quand vous me faites l'honneur de m'interroger. Je vous dirai donc ce qu'on fait ici.