Un ouragan affreux, mêlé sans interruption de grêle et de neige, a obligé le corps expéditionnaire à descendre bien vite des hautes régions montagneuses pour regagner les bords de la mer, où l'attendait un convoi. Il l'a atteint le 5 février à quatre heures du soir, non sans difficulté, car le mauvais temps a continué, et, la nuit du 6 au 7, la pluie tombait avec une telle force, que tous les feux du camp ont été éteints. La colonne s'est acheminée lentement vers Cherchel. Les ruisseaux étaient devenus des torrents impétueux, et la rapidité des eaux était telle, qu'il y avait lieu de redouter beaucoup de malheurs. Des cordes ont été tendues, et les pelotons, bien unis par les bras et appuyés à la corde par l'une de leurs ailes, ont ainsi franchi sept torrents. Grâce à cet expédient, on n'a eu à regretter que la perte de deux hommes.
Dans cette courte mais pénible expédition, le général Bugeaud a failli être tué, comme le fut le colonel Leblond il y a quelques mois: six coups de fusil, tirés presque en même temps par des Arabes embusqués, ont blessé le cheval du gouverneur-général.
--A la nouvelle de l'apparition d'Abd-el-Kader dans la province de Titteri, le bruit a couru à Alger que ses troupes avaient envahi une partie de la plaine de la Metidjah et surpris quelques-uns de nos détachements: ce bruit était complètement faux. Dès le 27 janvier, le colonel Korte se dirigea, à la tête de toute la cavalerie, vers Boufarik, de fortes reconnaissances furent poussées dans tous les sens, et l'on n'aperçut pas un seul ennemi. Les convois militaires circulèrent avec la même sécurité qu'auparavant. Le retour des désastres de la fin de 1839 et du commencement de 1840 ne semble plus à craindre Alors Abd-el-Kader disposait de forces assez considérables; il avait ses places fortes, et la paix lui avait laissé le temps de se préparer à la guerre; enfin, nous étions sur la défensive. Mais, depuis deux ans, la face des affaires a changé. Nous avons repris partout l'offensive. L'ennemi, battu sur tous les points, a vu ses places fortes détruites de fond en comble, ses douares incendiées, ses récoltes ravagées. De prince, de général qu'il était, car il avait un gouvernement, une armée. Abd-el-Kader, après avoir été pourchassé jusque dans les contrées les plus éloignés, est devenu un simple chef de bandes, marquant son passage par des massacres et des dévastations. La guerre se poursuit maintenant dans l'intérieur, où nos colonnes ne rencontrent plus qu'une molle résistance. Si quelques fractions de tribus suivent encore la fortune de celui qui se donnait naguère, le titre pompeux de sultan, c'est que nos troupes ne peuvent pas se trouver toujours en tous lieux pour protéger nos alliés. Mais, à la tournure qu'ont prise les événements, les centres de population, il faut l'espérer, n'auront plus à redouter les agressions de l'ennemi, et la plaine de la Metidjah semble désormais à l'abri d'un coup de main.
--Les marchés d'Alger sont abondamment approvisionnés et les denrées baissent de prix. Le carnaval a été brillant à Alger, voire même à Blidah, où, entre autres importations françaises, on n'est pas peu surpris de trouver des magasins de costumes et de masques.
--Jusqu'à ce jour, les exécutions à mort avaient eu lieu, dans l'Algérie, par le yatagan, suivant l'usage que nous y avions trouvé établi: c'était aussi un exécuteur musulman qui avait continué à remplir ce redoutable office.
Un fâcheux incident, survenu l'année dernière, a provoqué à cet égard une innovation nécessaire. Le 5 mai 1842. fut exécuté, hors de la porte Babazoun, à Alger, le nommé Grass, condamné à mort par la Cour royale d'Alger. L'exécuteur indigène, appelé peut-être pour la première fois à décapiter un chrétien, et saisi d'une émotion extraordinaire, fut obligé de s'y prendre à plusieurs reprises pour achever le supplice du patient; la foule indignée menaça les jours de l'exécuteur, et celui-ci ne dut son salut qu'à l'intervention de la force publique. Pour prévenir le retour d'un si hideux spectacle, l'autorité locale a demandé et obtenu de M. le ministre de la Guerre, l'introduction en Algérie de l'instrument de supplice usité en France, et le remplacement de l'exécuteur algérien par un exécuteur français.
Le 10 février, l'échafaud a été dressé sur la place Bab-el-Oued, à Alger, et la terrible machine a fonctionné pour la première fois. Le nommé Abd-el-Kader Zellouf ben Dahman, condamné à mort pour crime d'assassinat, par arrêt de la Cour royale du 10 septembre dernier, a subi sa peine à une heure après midi. La nouveauté du spectacle parait avoir vivement impressionné les spectateurs indigènes, et, après l'exécution, ils se sont précipités en foule vers l'échafaud pour l'examiner dans tous ses détails.
--En vertu d'une décision du ministre de la Guerre, du 20 février, les sous-officiers et soldats de l'armée d'Afrique, autorisés, lors de leur libération du service militaire, à rester en Algérie, conserveront pendant deux années, à dater du jour de leur libération, le droit tant au passage gratuit pour rentrer en France, qu'à l'indemnité de route de leur ancien grade, pour se rendre du port de débarquement dans leurs foyers. Les anciens militaires qui demanderont, avant l'expiration des deux années, à rentrer en France, devront, pour obtenir une feuille de route donnant droit au passage gratuit et à l'indemnité, exhiber, indépendamment de leur congé de libération, un certificat de l'autorité militaire ou civile du lieu où ils auront eu leur dernier domicile, en constatant qu'ils ont toujours tenu une bonne conduite pendant leur séjour en Algérie.
--Le bateau à vapeur le Tartare, qui avait été expédié à Tanger avec notre nouveau consul à Mogador, M. le chef d'escadron Pellissier, auteur des Annales algériennes, est rentré à Oran le 29 janvier, ayant toujours à bord le consul et sa famille. A son arrivée à Tanger, M. Pellissier apprit du consul de France dans cette ville que l'empereur Abd-el-Rahman lui refusait Vexequatur. L'empereur de Maroc a donné pour motifs de son refus qu'il ne voyait pas la nécessité de la présence d'un consul français à Mogador, attendu que celui qui gérait temporairement le consulat remplissait sa mission à la satisfaction des Français et des Marocains, et que l'on n'avait rien de mieux à faire que de le maintenir dans cette position. Toutes les démarches faites pour déterminer l'empereur à revenir sur sa décision ayant été infructueuses, le Tartare a ramené dans le port d'Oran le consul in partibus, qui y attend des ordres du gouvernement. La véritable cause de son exclusion, c'est peut-être que M. le commandant Pellissier a été longtemps à Alger chef du bureau arabe, et qu'il serait plus difficile de cacher à lui qu'à tout autre l'assistance secrète que, malgré les dénégations officielles, Abd-el-Kader continue à recevoir du Maroc.
--Dans le beylik de Tlemsen règne une assez grande tranquillité, et les populations, protégées par la présence de la colonne mobile du général Bedeau, comptent sur une abondante récolte.