A l'époque où les Corses libres avoient trouvé un refuge dans la confédération de Pise, les Génois abordèrent dans leur île; l'esprit de faction et l'intrigue y arrivèrent avec eux. Armer le fils contre le père, le neveu contre l'oncle, le frère contre le frère, paroissoit à ces avides Liguriens le chef-d'oeuvre de la politique. S'étant rendus maîtres de Bonifazio, en trahissant les liens les plus sacrés de l'hospitalité, ils commencèrent à semer dans tous les coeurs le poison des factions.
Les Pisans, affoiblis par leur guerre, préoccupés des graves intérêts qu'ils avoient à soutenir dans le continent, se trouvèrent hors d'état de s'opposer aux projets des Génois et de maintenir la paix entre les différents pouvoirs qui existoient alors en Corse. Les seigneurs, ne connoissant plus de frein, aspirèrent à la tyrannie; le peuple, dénué de protecteurs, se livra à tout l'emportement de son indignation, et menaça les barons de les dépouiller d'une autorité illégitime et contraire à tous les droits naturels. L'un et l'autre parti comptoient sur l'appui des Génois qui fomentoient leurs discordes. Les barons, sur la promesse d'une protection efficace, se confédérèrent avec la république de Gènes, et lui prêtèrent hommage. Les communes s'unirent et reconnurent Sinuccello della Rocca pour Giudice, ou premier magistrat.
SINUCCELLO DELLA ROCCA. 1258.--Sinuccello della Rocca, distingué dans les armées pisanes par son rare courage, ne l'étoit pas moins par son austère justice. Pendant soixante ans qu'il fut à la tête des affaires publiques, il sut contenir Gènes, et effacer des privilèges des seigneurs ce qui étoit contraire à la liberté publique. D'une humeur toujours égale, impartial dans ses jugements, calme dans ses passions, sévère par caractère et par réflexion. Sinuccello est du petit nombre des hommes que la nature jette sur la terre pour l'étonner. Au commencement de sa carrière publique, on lui contestait son autorité, foiblement accompagné, il erroit dans les montagnes de Quenza. Un chef fort accrédité dans ces pièves, après avoir tué un de ses rivaux, se présenta à lui. Sinuccello méprisant l'avantage qu'il pouvoit tirer d'un homme puissant, fait constater son crime et le fait mourir. La renommée répand ce fait, on accourt de tous côtés se ranger sous ses drapeaux.
Pise, écrasée à la journée de la Meloria, ne donna plus d'ombrage; les Génois résolurent de faire tous les efforts pour profiter des circonstances. Voyant la difficulté de vaincre Sinuccello, ils firent en sorte de le gagner; envisageant d'ailleurs les barons comme les principaux obstacles à leur domination, ils les désignèrent à être d'abord sacrifiés. Sinuccello, qui ne perdoit pas de vue le grand objet de l'indépendance de la Corse, vit avec plaisir les ennemis naturels de sa patrie s'entre-déchirer. Profitant des événements, il sut faire tourner à l'avantage public l'animosité des deux partis. Il dut chercher à diminuer la puissance des barons, mais il le fit avec prudence, et garda assez de mesure pour pouvoir se réconcilier avec eux quand il seroit temps; en effet, dès que les succès multipliés des Génois les eurent affaiblis, Sinuccello leur tendit la main, les incorpora dans le reste de la nation, et obligea les ennemis communs à repasser les mers, après avoir remporté sur eux de grands avantages. Ce fut dans une de ces rencontres, qu'ayant fait un grand nombre de prisonniers, leurs femmes vinrent de Bonifazio apporter leur rançon. Sinuccello les reçut avec humanité, et les confia à la garde de son neveu. Ce jeune homme, égaré par l'amour, trahit les devoirs de l'hospitalité et de la probité publique, malgré la vive résistance d'une de ces infortunées. Navrée de l'affront qu'elle venoit d'essuyer, les cheveux épars, ses beaux yeux égarés et flétris par la honte, elle se prosterne aux pieds de Sinuccello, et lui dit: «Si tu es un tyran sans pitié pour les foibles, achève de faire périr une malheureuse avilie; si tu es un magistrat, si tu es chargé par les peuples de l'exécution des lois, fais-les respecter par les puissants. Je suis étrangère et ton ennemie; mais je suis venue sur la foi, et je suis outragée par ton sang, par le dépositaire de ta confiance...» Sinuccello fait appeler le criminel, constate son délit, et le fait mourir sur-le-champ. C'est par de pareils moyens qu'il soutînt toujours la rigueur des lois. Ses armes prospérèrent, et la nation unie vécut longtemps tranquille. Dès cette époque jusqu'au temps de Sambucuccio, les Génois ne parurent plus en Corse; ils furent découragés par les pertes qu'ils avoient faites; ils se contentèrent de fomenter, dans l'obscurité, la guerre civile, mais Sinuccello sut rendre vaines toutes leurs trames; il vieillit, et la perte de sa vue fut son premier malheur.
Guglielmo de Pietrallerata, gagné par les Liguriens, méprisant un vieillard caduc et accablé d'infirmités, déploie l'étendard de la rébellion; Lupo d'Ornano, neveu de Sinuccello mis à la tête de la force publique, marche, bat, près de la Mezzana, l'imprudent Guglielmo, qui, sans ressource, a recours à la commisération du jeune vainqueur, de qui il obtient une suspension de quelques jours. Lupo se reproche déjà un délai qui peut rendre inutile sa victoire, flétrir ses lauriers et lui enlever son triomphe. Dans l'inquiétude de ces pensées arrive le terme de la suspension; une entrevue lui est demandée, il y court avec impatience; il va enfin, par la captivité de son ennemi, se rendre illustre parmi les siens, et mériter de succéder aux honneurs comme à la puissance de son oncle....; les deux escortes restent à trois cents pas; les deux chefs s'avancent, se joignent, une visière se lève, et, au lieu de Guglielmo, laisse voir sa fille, l'intéressante Véronica.
«Lupo, lui dit Véronica, il n'y a pas encore un an que nous vivions en frères, et il faut que la fortune te réserve une destinée bien glorieuse, puisque ton coup d'essai a été la défaite de mon père.... Lupo, je t'ai vu à mes genoux me promettre un amour constant; ô Lupo, je viens aujourd'hui implorer de toi la vie!» Ce jeune héros, hors de lui, conserve cependant assez de force pour fuir; mais Véronica le retient. «Je ne viens pas ici séduire votre vertu, lui dit-elle, la gloire de Lupo est plus chère à Véronica que la vie: celle de mon père et des miens est en danger, et c'est vous qui la menacez......... Quelle horrible position est la mienne! et si vous refusez de m'écouter, de qui devrai-je attendre la pitié? Sinuccello ne pardonne jamais, et c'est vous qui ètes destiné à être le ministre de ses cruautés! Lupo, pourrois-tu être le bourreau des miens, pourrois-tu porter la flamme dans ce séjour où tu passas à mes côtés les plus belles années de ton enfance?» Déchiré par les sentiments les plus opposés, retenu par l'amour, Lupo obéit au devoir, il s'arrache avec violence et fait quelques pas pour s'éloigner, mais un cri qui lui perce le coeur l'oblige à s'arrêter, à détourner la tête, et lui laisse voir Véronica se précipitant sur sa lance, prête à se donner la mort; il revient brusquement, arrive à temps, prend dans ses bras et arrose de ses larmes celle qui l'a vaincu sans retour, et qui, pâle, affaiblie par les efforts qu'elle vient de faire, lui dit: «Je n'ai à te proposer rien d'indigne de toi; écoute-moi, et quand j'aurai cessé de parler, si ta gloire, si ton devoir l'ordonnent, tu pourras me laisser seule en proie à mon sort affreux.....Sinuccello est vieux et infirme; il faut à la république un magistrat actif et dans la force de l'âge; tu t'es rendu assez grand pour pouvoir prétendre à gouverner tes concitoyens; mon père et les siens te promettent leur appui; Sinuccello lui-même ne pourra s'opposer à toi: à l'âge où l'on doit encore obéir, tu seras le premier de la république, qui, heureuse et comblée de prospérité par tes vertus, par ton courage, ne laissera rien à désirer à ton coeur; la main de Véronica cimentera ta puissance, Véronica t'aura dû la vie, et, s'il est possible, son amour s'en accroîtra.»
Lorsque l'homme imprudent a laissé pénétrer dans son sein un amour désordonné, lorsque la femme qui l'a allumé vient d'échapper à la mort, et qu'elle est embellie par la pâleur de l'angoisse, par les souffrances du coeur, il est au-dessus des forces accordées aux faibles mortels de résister. Lupo fléchit donc, et les intérêts du devoir, de la patrie et de la gloire firent place à l'amour. Guglielmo put s'échapper; l'inflexible Sinuccello fit instruire le procès de son neveu, et oublia sa victoire pour ne voir que sa faute. Celui-ci, n'ayant plus de ménagement à garder, s'unit à Guglielmo, et épousa la tendre Véronica. Salnese, propre fils de Sinuccello, se joignit aux ennemis de son père; tous réunis, ils dressèrent une embuscade et firent prisonnier le vieillard. Ils furent longtemps indécis sur le sort qu'ils lui réserveroient: les uns le vouloient mettre à mort, mais Lupo ne voulut jamais y consentir. Le garder prisonnier était le parti le moins sur. Le peuple, ému par le souvenir de ses services et par son grand âge, auroit pu, dans un retour de son amour, lui restituer l'autorité. Dans cet embarras, les conjurés s'avisèrent de l'expédient qui réunissait tous les avantages, c'était de le livrer aux Génois... Un Spinola vint le prendre avec quatre galères. La tâche de l'historien devient pénible lorsqu'il a de tels faits à raconter. Le discours que les écrivains lui font prononcer, au moment de s'embarquer, est le dernier trait qui achève d'indigner contre les monstres qui l'ont trahi.... «Lupo, dit d'un ton ferme ce malheureux vieillard, ton coeur me vengera, je le commis bien; tu n'étois pas fait pour éprouver des remords: tu as été méchant, parce que tu as été faible... Quant à toi. Salnese, ton âme atroce me punit de ne pas t'avoir laissé périr sur l'échafaud, souillé du crime de la mort de mon intime ami. Je fus faible; l'amour paternel étouffa le cri de la justice. Je te sauvai du supplice que tu méritois; j'expie durement cette unique faute de ma vie; mais quatre-vingts ans de vertu n'effacent-ils pas une faiblesse?... Salnese, que ta femme t'abreuve de douleur! que tes enfants conjurés contre toi te ressemblent par leur méchanceté! que tu périsses, ne laissant parmi les hommes que l'exécration de ta mémoire! Salnese, je te maudis avec la postérité!»
En achevant de parler, cet illustre vieillard se prosterna à genoux, se couvrit la tête de sable, médita un moment, et puis, d'un pas ferme, il monta sur un navire qui l'attendoit. Salnese étoit ému, mais de colère; les dernières paroles de son père avoient excité cette âme de fiel. Quant à Lupo, la révolution fut étonnante, le bandeau parut tomber; l'effervescence de la passion qui lui avoit voilé l'énormité de son crime s'apaisa; il eut horreur de lui-même, il chercha à réparer ses fautes, mais ses efforts furent vains. Alors, se roulant sur le sable, se jetant à la mer, il appeloit tour à tour la mort et Sinuccello; heureux celui-ci, dans sa catastrophe, s'il eut pu être témoin du repentir de celui qu'il avoit adopté pour fils. Son âme en eut été rafraîchie, et peut-être l'émotion du sentiment lui eut fait goûter un plaisir avant de mourir.
Arrivé à Gènes, ce grand homme périt au bout de quelques jours, dans un âge très-avancé [4]; il laissa quatre enfants, tous indignes de lui, tous marchant sur les traces de leur frère aîné. Lupo parut se consoler; le temps et le coeur de l'intéressante Véronica adoucirent le venin des remords. Lupo acquit une grande puissance, mais sa femme, mourut et les remords revinrent se saisir de leur proie. Il mourut enfin misérablement. Orlando, le plus puissant de ses enfants, périt sur l'échafaud; l'amour fit le malheur de cette race. Orlando devint épris de la femme de son frère, et cette passion fut la cause de sa mort ignominieuse.
[Note 4: ] [ (retour) ] Napoléon, à l'exemple de Filippini qu'il suit ici avec trop de confiance, a confondu le Giudice Sinuccello della Rocca avec un autre autre Giudice, qui vécut longtemps après le premier. Cette erreur de Filippini avait déjà été signalée par Cambragi, dans son Istoria de Corsica (tome 1, page 239), publiée en 4 volumes in-4, en 1770.