Quant à Salnese, il prospéra toujours, et toujours faisant le mal. Après avoir trahi son père, il vendit son oncle pour quatre cents écus d'or; mais enfin ses deux enfants meurent sans postérité, et leur mort délivra notre pays d'une race de monstres.
LES GIOVANNALI (1355).--De grands troubles suivirent la mort de Sinuccello; les différents partis se choquèrent violemment. Les Génois parurent vouloir profiter de cet instant, mais ils manquèrent d'énergie. L'on a peine à suivre les différentes factions qui se partagent la scène, lorsque tout d'un coup l'on voit les Giovannali s'élever d'un vol hardi. Deux frères de la lie du peuple, mais d'un esprit noble, d'un grand courage, tentent la régénération de leur pays; ils voient que les débris du régime féodal qui s'appuyoit sur des lois instituées par les préjugés, dictées la plupart par les circonstances, mêlées de superstitions romaines, n'offraient qu'une bigarrure dégoûtante, propre à perpétuer l'anarchie. Ils comprirent qu'un palliatif n'étoit pas de saison. Ils employèrent les moyens les plus forts; ils prêchèrent les vérités les plus hardies, les grands dogmes de l'égalité, de la souveraineté du peuple, de l'illégitimité de toute autorité qui n'émane pas de lui; ils firent en peu de temps de nombreux partisans, et ils n'étoient pas loin de rallier toute la nation à leurs principes, lorsque le Vatican publia une croisade contre eux, sous prétexte que leur morale n'étoit pas conforme à l'Évangile; une armée de croisés marcha contre les Giovannali, qui, après une vigoureuse résistance, furent exterminés jusqu'au dernier avec une telle barbarie que le proverbe s'en conserve encore: Il a été traité comme les Giovannali. Pour justifier cette exécrable entreprise, on a eu recours aux armes ordinaires. On a calomnié sans ménagement; on a dit tout ce qui a été répété depuis sur les protestants de Paris, qu'ils s'assembloient, qu'ils éteignoient les lumières pour se livrer à leur lubricité. Impostures dignes de leur auteur... Les infortunés Giovannali périrent victimes de la superstition de leur siècle.
SAMBUCUCCIO D'ALANDO (1359).--Le vieux Sambucuccio étoit un des plus fermes soutiens de Giovannali. Blessé dans le dernier combat que ces infortunés livrèrent, il se réfugia dans une caverne du Fiumorbo, pour pouvoir mourir libre et inspirer à son fils ces sentiments qui portent à tout entreprendre et à braver tous les dangers. Ses leçons fructifièrent, et Sambucuccio son fils, dès qu'il lui eut fermé les yeux, fit jurer à ses compagnons de ne rien épargner pour rétablir la république et les communes. Pour mieux exciter son zèle, pour qu'il eût devant les yeux un objet toujours présent qui lui fit un devoir de ne pas perdre un instant, son père lui avoit fait promettre de ne rendre les derniers honneurs à son corps qu'après le premier succès qu'il devoit obtenir dans sa juste entreprise. Il laissa donc le corps du vieux Sambucuccio sans sépulture, et il se transporta rapidement dans les pièves de Rostino et d'Ampugnani. Par ses discours autant que par les premiers avantages qu'il remporta sur les barons, il rétablit la confiance, ranima le courage, se fit une armée, fut créé premier magistrat, et partout il fit triompher la bonne cause; mais, le fer d'une main et le flambeau de l'autre, il se porta à d'horribles excès que rien ne peut justifier, pas même le droit de représailles, et que condamne essentiellement la politique. D'une stature, d'une imagination, d'un courage gigantesques, il fut extrême dans toutes ses opérations, il crut devoir s'étayer de quelques secours étrangers, il se confédéra avec les communes de Gènes. Démarche imprudente, qui a coûté cher à son pays qu'il avoit cru servir. Plein de fougue, de force et de haine, mais sans politique, sans ménagement et sans dextérité, Sambucuccio opposoit à tout sa propre personne. Il ne tarda pas à être dominé par les alliés qu'il s'étoit donnés, et qui, insensiblement, à force d'adresse, s'étant rendus ses maîtres; il s'en aperçut enfin, mais trop tard. Il ne lui restoit plus qu'un parti, c'étoit de pardonner aux nobles, de rechercher leur amitié, d'effacer autant qu'il étoit possible la défiance et le souvenir des maux passés; mais, soit que Sambucuccio comprit qu'il étoit impossible à ceux-ci d'avoir jamais confiance en un homme qui, depuis tant d'années, étoit leur fléau, soit que, se souvenant de leur avoir juré dans les mains de son père une haine implacable, il ne voulût pas être infidèle à son serment, il ne trouva pas d'autre expédient que de finir une vie dont tous les moments avoient été sacrifiés à la patrie.
Il termina ses jours dans cette exaltation de principe particulière aux sectateurs des Giovannali. Sambucuccio naquit les armes à la main contre l'aristocratie, et périt comme Caton, pour ne rien faire d'indigne de soi, ou comme Codrus, pour lever un obstacle à la félicité de son pays.
ARRIGO DELLA ROCCA (1378).--Avant de mourir, Sambucuccio avait désigné au peuple Arrigo della Rocca, comme digne de sa confiance. Arrigo, ennemi implacable de Gènes, ami des communes, avoit l'avantage de tenir aux barons par la naissance et par les alliances; presque toute la nation marcha, se rallia autour de lui: en peu de temps, il obligea les ennemis à repasser la mer. Mais les Génois ne pouvoient si promptement abandonner une entreprise qui étoit l'objet des intrigues fomentées, des crimes commis, du sang versé pendant deux siècles. Ils comprirent seulement qu'il falloit ou une masse de forces plus considérables, ou des ressorts plus compliqués, pour soumettre une nation indomptable; ils comprirent que le principal avantage qu'ils tiroient de l'île consistant dans un commerce exclusif, ainsi que dans la possession des ports qui favorisaient leur marine et les rendoient redoutables à leurs ennemis, ils pouvoient remplir le même but en tenant les places maritimes et en abandonnant l'intérieur aux factieux, que l'on exciteroit pour les empêcher de se rallier. D'ailleurs le commerce avoit beaucoup accru la puissance de certaines familles de Gênes; il n'étoit pas moins important pour la liberté de les affoiblir. L'on imagina de les mettre aux prises avec les Corses. Dans ce but, la république déclara abandonner les affaires intérieures de l'île et ne plus vouloir se mêler de protéger un peuple ingrat; sous main cependant, elle sollicita les plus puissants patriciens d'employer leurs richesses à une conquête glorieuse pour la patrie et avantageuse pour leur famille.
L'ambition excitée est aveugle, et cinq des plus puissantes familles de Gènes s'allièrent sous le nom de compagnie de la Maona, pour conquérir la Corse. Au milieu des troubles que ces nouveaux ennemis nous susciteront, le gouvernement national ne pourra se consolider; les patriotes, ne voyant que guerres continuelles, se décourageront en s'affoiblissant. Outre ce double avantage, Gênes avoit le plaisir de voir se briser contre une roche inébranlable les navires des familles qu'elle redoutoit.
Quoique puissante, la Maona fit de vains efforts pour s'emparer de vive force de l'île. Battue, chassée, elle revint à ses premiers projets, et résolut de n'élever l'édifice de sa domination qu'à l'ombre des factions; mais aussi peu avancée qu'à sa première année, elle reconnut, après trente-neuf ans de vicissitudes, la chimère dont elle s'étoit bercée, et, quoique à regret, abandonna des projets qui lui avoient été si funestes.
La maison de Fregose étoit alors très-puissante à Gênes. On lui offrit de succéder à la Maona; et, pour l'encourager, le sénat lui céda Bonifacio et Calvi qu'il avoit conservés jusque-là. Abramo di Campo Fregoso ne parut en Corse que pour être battu et fait prisonnier; il vit en moins de quatre ans ses espérances s'évanouir avec sa faction.
VINCENTELLO D'ISTRIA (1405).--Vincentello d'Istria, depuis la mort d'Arrigo, avoit été élevé au premier rang; son activité, ses talents militaires, lui ont mérité une des premières places parmi les grands hommes qui ont gouverné la Corse. Il acheva de détruire le reste de la faction de la Maona, renversa le parti des Fregose, et fit régner la justice. Vainqueur des Turcs sur terre, il arma une flottille et battit leurs galères. Une grande partie de nos maux devoit être causée par les papes. Par suite d'une donation qu'ils avoient faite de la Corse à Alphonse, roi d'Aragon, il vint, en 1420, avec quatre-vingts vaisseaux pour s'en emparer... Vincentello sentit que ce ne pouvoit être qu'un torrent passager; il se joignit à lui, et ils assiégèrent ensemble Calvi, dont ils se rendirent maîtres; mais, ayant échoué devant Bonifazi, Alphonse continua son voyage vers la Sicile.
Après son départ, à l'abri de la grande réputation de Vincentello, les Corses vécurent en paix, et les particuliers de Gênes n'osoient s'aventurer contre un homme si favorisé par la fortune; on réussit toutefois à gagner Simone-da-Mare, qui leva l'étendard de la révolte. Cet ennemi, quoique redoutable, n'auroit fait qu'augmenter les triomphes de Vincentello, lorsque celui-ci, s'étant embarqué, fut pris par deux galères génoises et conduit à Gènes où il périt misérablement. Ainsi finit un homme qui, par ses rares talents, méritoit l'estime des nations. Pourquoi Gênes, au mépris du droit des gens et de l'hospitalité, violoit-elle cinquante-trois ans de paix? C'est ce qui lui fut reproché par les puissances voisines: mais, maigre ces reproches, ces avides marchands ne recueillirent pas moins le fruit de leur crime.