Barroilhet dit ce passage à demi-voix avec tant d'art, tant de goût et une expression si juste, qu'il en double encore l'effet.
La scène qui suit (celle des fantômes) n'a rien de remarquable, si ce n'est le trio des trois spectres, sur ces paroles:
Ils tombèrent tous trois assassinés jadis:
Tu périras de même.
Là encore il n'y a pas de chant; ce n'est que de la mélopée: mais, sous cette mélopée, on entend une succession d'accords sinistres et dont l'effet est terrible. L'auteur, grâce à cette habileté de contre-pointiste dont il a déjà donné tant de preuves, y a su tirer un parti merveilleux de ce mot: assassiné, qui passe continuellement d'une voix à l'autre, et se reproduit avec une obstination effrayante. Savoir le contre-point est un mérite assez commun, mais il est beau de s'en servir de cette manière.
Ce trio des spectres est très-heureusement rappelé dans le linat qui suit. Les fantômes ne sont plus sur la scène, mais seulement dans l'imagination du roi; leur chant est donc rejeté dans l'orchestre et confié aux trombones, dont l'âpre et stridente sonorité était particulièrement appropriée à la circonstance. Cette réminiscence ingénieuse et fort bien calculée est d'un effet très-dramatique.
La chanson militaire de Poultier, au commencement du cinquième acte, a fait fortune, et le parterre paraît s'habituer à en faire redire le second couplet. Ce morceau a de la couleur et une physionomie originale; l'allure en est vive et décidée; la reprise en mode majeur qui s'y trouve est très-piquante, et l'on a remarqué l'heureux effet du tambour, que l'auteur a employé dans l'accompagnement. J'avoue, néanmoins, que l'ut aigu par lequel cette chanson se termine me semble assez maladroitement amené; mais, si cette dernière phrase est un peu gauche, elle a du moins l'avantage de mettre en relief les notes élevées de la voix de Poultier, dont le timbre est délicieux.
Je n'ai pas encore parlé du premier air de l'opéra, du chant national: Jamais en France l'Anglais ne régnera, sur lequel on avait fondé tant d'espérances et fait par avance tant de commentaires. Lorsque tout le choeur en répète le refrain à l'unisson, l'effet en est vigoureux et puissant; mais ce n'est là, ce me semble, qu'un de ces vulgaires effets de sonorité qu'on peut toujours obtenir avec le premier chant venu, en le faisant exécuter par un grand nombre de voix. L'air, pris en lui-même, a-t-il une grande valeur? Je ne le pense pas. Le rhythme en est trivial, et la mélodie nulle ou peu distinguée. Je ne crois pas que ce morceau puisse être rangé parmi ceux qui font le plus d'honneur à la nouvelle partition; il ne doit, évidemment, passer qu'après beaucoup d'autres. Je me suis complu à les indiquer: c'était la partie agréable de ma tâche. Faut-il ajouter qu'ils ont le tort de se ressembler presque tous, et le malheur de se débattre au milieu d'un océan de motifs vaguement dessinés, de phrases décolorées et de récitatifs lourdement prétentieux? Non! C'est bien assez de ce qui a été dit plus haut sur ce sujet, et le lecteur comprendra sans peine combien il doit en coûter de se montrer sévère à l'égard d'un artiste éminent, dont on estime à un égal degré le talent, la science et le caractère.
Théâtre de l'Odéon, Gaïffer et le Succès.--Théâtre des Variétés, le Mariage au Tambour.--Théâtre du Vaudeville, la Nouvelle Psyché.
L'attention publique a été tout entière occupée par la venue au monde de deux grands ouvrages dramatiques: les Burgraves et Charles VI: l'un né au Théâtre-Français et l'autre à l'Académie royale de Musique. Quand ces deux souverains de l'empire théâtral se mettent à l'oeuvre, il se fait une sorte de silence dans les autres théâtres; il semble qu'ils se rangent en haie et au port-d'armes, dans une attitude respectueuse, pour laisser passer. Puis, aussitôt que le défilé du cortège est fini, ils rompent les rangs et reprennent pêle-mêle leurs habitudes de production particulière.