Nous n'avons donc à récolter qu'une moisson peu abondante: une petite comédie, un drame et deux ou trois vaudevilles.--Eh quoi! vous appelez cela de l'indigence, trois vaudevilles, un drame et une comédie!--Oui, cher lecteur, et je maintiens le mot, ne t'en déplaise; si tu avais le bonheur ou le malheur d'être un feuilleton, tu ferais comme nous, tu te croirais pris de famine; le feuilleton, en effet, est habitué à un tel régime abondant et surabondant, que sept ou huit actes seulement dans une semaine lui représentent un repas quelque peu mesquin. Qu'est-ce que cela pour un ogre qui a coutume de se rouler sur des monceaux de vaudevilles entassés?
Le drame aurait pu s'appeler tragédie; il n'a pris le nom de drame qu'afin de se mieux déguiser. Nous sommes dans le siècle des masques: il ne faut croire ni aux passe-ports, ni aux enseignes, ni aux affiches, ni aux étiquettes. Si une pièce ornée de deux ou trois conspirations, déclamant sur le ton héroïque et faisant rouler le tam-tam de l'alexandrin, n'est pas une tragédie, qu'appellera-t-on tragédie?
Le héros de celle-ci se nomme Gaïffer. A ce nom, je vous vois reculer de deux pas, et ouvrir deux grands yeux étonnés. Gaïffer vous parait un peu bizarre: vous êtes tenté d'arrêter les passants pour leur demander: Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que Gaïffer veut dire? Est-ce une femme, est-ce un homme, est-ce une chose?--Vraiment, vous êtes de singulières gens. Le beau plaisir qu'il y a à voir clair, du premier coup, dans un nom! Sachez donc un peu goûter la volupté des énigmes.
D'ailleurs, si vous ne connaissez pas Gaïffer, ce n'est pas la faute de Gaïffer, mais bien la vôtre, je suis fâché de vous le dire, Gaïffer a fait tout ce qu'il fallait pour avoir l'honneur d'être connu de vous. Demandez plutôt à dom Vaissette, son historien, qui célèbre ses hauts faits in-folio.--Il a livré de terribles combats contre de très-redoutables adversaires, tantôt vainqueur et tantôt vaincu, et afin que rien ne manquât à sa réputation, il est mort empoisonné. Voilà ce que fut Gaïffer. C'est dans l'Aquitaine que la chose se passa, du temps de Pepin et de Charlemagne. Ces deux grands preneurs de villes et de provinces convoitaient l'Aquitaine, échue à Gaïffer, du droit qu'il tenait des Mérovingiens ses ancêtres. Gaïffer voulait garder son Aquitaine. De là une grande guerre entre eux, une guerre qui dura presque aussi longtemps que le siège de Troie, et ne fut pas moins fertile en terribles coups d'épée. Gaïffer, abattu dix fois par le bras carlovingien, se relevait toujours; et si le poison ne s'en fût mêlé, je ne sais si Gaïffer ne lutterait pas encore.
Certes, beaucoup de gens ont eu l'honneur de devenir des héros de tragédie, qui ne l'ont pas mérité autant que notre mérovingien. Je ne m'étonne donc pas de trouver Gaïffer tragiquement accommodé; je le plains seulement d'être aujourd hui le prétexte d'une mauvaise tragédie ou d'un mauvais drame, le nom ne fait rien à l'affaire. Un amour lamentable, une conspiration, une révolte, voilà le bagage tragique de Gaïffer. Il ne lui manque pas même le trépas héroïque à la façon de Tancrède, au milieu de l'ennemi. On ne nous a épargné que le brancard. Le public a sifflé. Oh! le serpent! Il n'a pas même été attendri par quelques beaux vers, planches flottantes sur lesquelles l'honneur du poète, M. Ferdinand Dugué, a surnagé quelque temps, dans la tempête et le naufrage. Mais qui ne fait pas de beaux vers aujourd'hui? On les sème partout, à la tête on les jette, et mon valet de chambre, comme dit le Misanthrope, en met dans la Gazette.
Le Mariage au Tambour est plus pastoral, bien qu'il soit contemporain de 95. Ajoutez qu'il n'a pas la plus petite prétention aux beaux vers; son ambition tend à faire rire, et çà et là cette ambition est satisfaite. Nous n'avons plus affaire à un héros, mais à une héroïne. On peut bien donner ce titre à mademoiselle Catherine, car mademoiselle Catherine fréquente les camps. Que dis-je? elle est vivandière; c'est elle qui rafraîchit la victoire, selon l'expression de Béranger. Mais méfiez-vous de mademoiselle Catherine: on s'appelle Catherine et l'on a un autre nom; on a l'air d'être vivandière, et l'on est marquise. Ces choses-là arrivent tous les jours.
Catherine est donc marquise; mais comment, étant marquise, se trouve-t-elle vivandière? L'amour fraternel a tout fait. Le frère de Catherine, vendéen renforcé, est tombé aux mains de l'armée républicaine; le cas est grave, et il y va de sa vie. Pour pénétrer dans le camp où son frère est prisonnier, et favoriser sa fuite, Catherine prend le déguisement que vous savez. Assurément cela est très-bien. Nous donnons à Catherine notre approbation pleine et entière. Tous les masques ne servent pas à une si bonne action. Elle est jolie, et bientôt les coeurs prennent feu autour d'elle; le tambour-major soupire, le caporal flambe, le sergent jette des flammes, comme un volcan. Jamais les boulets ennemis n'ont fait un ravage pareil au ravage produit par la prunelle de ces deux beaux yeux. C'est peu; le respectable corps des vivandières en meurt de jalousie. Chaque jour allume, de plus en plus, cette guerre intestine. Les vivandières d'un côté, Catherine de l'autre, se livrent des assauts terribles, et le régiment regorge de Paris et de Ménélas qui se disputent la dangereuse Hélène.
Théâtre des Variétés.--Un Mariage au Tambour.
Enfin, d'un accord unanime, on convient de mettre fin à ce désordre: le moyen est d'obliger Catherine à se marier. Il faut qu'elle choisisse un mari, ou, par la corbleu!... Catherine obéit: si elle refusait, on la chasserait du régiment: et alors que deviendrait son frère? J'ai donc l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Catherine, vivandière, avec le beau, le brave, le redoutable sergent-major Lambert. Le mariage se fait à la républicaine, en plein vent, sous un vieux chêne, soldats et vivandières servant de témoins, Catherine à côté de Lambert, et le tambour du régiment, monté sur un tertre de gazon, abrité sous le vieux chêne, exécute un roulement à triple carillon, en manière de bénédiction nuptiale. Pour la première nuit de noces, Lambert est de faction à la porte du cachot où le frère de Catherine est enfermé. Que fait Catherine? elle profite de son ascendant sur le coeur de Lambert, procure à son frère les moyens de fuir, et se sauve avec lui.--Et Lambert?--Lambert en est pour ses frais de noces et de tambour. Peu s'en faut, ce qui serait plus sérieux, qu'il ne paie de sa tête l'escapade de la belle vivandière; mais patience! Lambert aura sa revanche. La Providence se met tôt ou tard du parti des sergents-majors opprimés.