Tout à l'heure vous avez trouvé une marquise dans une vivandière, pourquoi ne découvririons-nous pas un duc dans un sergent-major? Lambert est duc, en effet, sans que cela paraisse. Il s'est fait soldat pour dissimuler sa noblesse, dans ces temps périlleux. En vérité, nous avons affaire à un singulier régiment; peut-être allons-nous apprendre bientôt que, depuis le caporal jusqu'au marmiton, il ne cache que des empereurs et des margraves.--Voici comment Lambert se venge: tout en guerroyant, il retrouve Catherine et son frère, non plus proscrits, mais vivant en paix dans le château de leurs aïeux. Que fait Lambert? il se présente en habit de simple soldat, et réclame madame la marquise, sa femme. Grand scandale d'abord, et grand effroi. Ceci suffit à Lambert, qui déclare sa qualité de duc et de colonel; car nous sommes devenu colonel depuis la célébration du mariage au tambour. Comment refuser un colonel? Comment ne point pardonner à un duc? Duc et marquise ratifieront, devant M. le maire, leur premier mariage ébauché. L'auteur s'est dérobé sous le nom de Devilliers. On croit que le nom fait le même office que l'habit de vivandière, et qu'il cache sinon une marquise, au moins M. Alexandre Dumas, marquis de la Pailleterie.

Avec M. Félicien Mallefille nous tombons dans la mythologie, ou peu s'en faut. La Nouvelle Psyché; a le même tort que l'ancienne: elle est curieuse. Au lieu de se laisser aller à la douceur de son rêve, au lien de se contenter d'être aimée, elle a la prétention de sonder les mystères et de connaître le fin mot des choses. Comme l'antique Psyché, la moderne Psyché y perd son bonheur et son amant.

Cet amant n'est pas l'Amour proprement dit; il n'a ni ailes, ni flambeau, ni carquois, et ne vient point de Cythère ou d'Amathonte: c'est un jeune illuminé qui conspire pour l'indépendance de l'Italie. L'amour de Dinowa est son plus cher trésor, avec la liberté. Mais Dinowa s'inquiète et soupçonne; le mystère où les périls de sa situation jettent Libérius, éveille la jalousie de Dinowa: elle attribue à une trahison amoureuse ses fréquentes absences et son air inquiet et souvent agité. Dinowa épie Libérius, et le livre à l'espionnage. Averti par les révélations de Dinowa, la police italienne surprend Libérius en pleine conspiration. Psyché, qu'as-tu fait? tu as pris la lampe et le poignard. La lampe a éclairé la nuit où Libérius s'enveloppait, et le poignard le tuera. O Psyché, pourquoi cette curiosité fatale? Libérius cependant échappe à la mort et pardonne à Dinowa.

Théâtre du Vaudeville.--La Nouvelle Psyché.--
Bardou et Vadam Hérard.

M. Félicien Mallefille a donné à sa Nouvelle Psyché plus d'esprit qu'il n'en faut pour réussir; mais l'esprit ne suffit pas: une action nette, claire, intéressante, n'est pas moins nécessaire pour le succès. M. Mallefille n'y a pas assez songé.

Le Succès, comédie en deux actes, a pour auteur M. Harel, ancien directeur de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. Si M. Harel ne savait pas faire une comédie, ce ne serait pas faute du moins d'en avoir fait jouer. Mais, Dieu merci, rien ne prouve que l'auteur n'a pas mis à profit l'expérience du directeur; tout au contraire: la comédie de M. Harel est veinée de traits d'esprit et de scènes piquantes. Elle est plus sérieuse au fond que dans la forme. M. Harel s'attaque directement aux sentiments matériels et cupides qui sont la plaie de ce temps-ci; il les montre envahissant jusqu'aux domaines de l'art et de la pensée, et corrompant les coeurs les plus élevés et les plus nobles esprits, ou du moins les sollicitant et les entraînant parfois aux débauches du charlatanisme.

M. Harel choisit, deux jeunes gens pour servir de démonstration à sa critique. Tous deux sont bien nés, tous deux ont du coeur et du talent. L'un est avocat, l'autre poète; celui-là s'appelle Délicourt, celui-ci Laroche. D'abord ils se livrent avec candeur aux rêves confiants des jeunes années; Délicourt croit qu'il suffit de montrer de la science et de la probité pour réussir; Laroche, d'avoir des veilles scrupuleuses et d'écrire de bons ouvrages; nos jeunes gens se trompent ou du moins croient se tromper. Délicourt végète, malgré tout son savoir, et les drames consciencieux de Laroche sont repoussés de tous les théâtres. Le poète et l'avocat perdent courage; un mauvais conseiller passe par là et les jette dans l'intrigue et dans le trafic. Délicourt vend son éloquence à tout venant; Laroche improvise de la littérature de pacotille. Le succès arrive d'abord, et avec lui l'argent et même la renommée. Nos deux amis se poussent jusqu'à la croix d'honneur et à la députation; mais peu à peu ils se lassent de jouer ainsi avec leur esprit et leur caractère. Le dégoût les prend, et ils sortent du gouffre avant d'y avoir perdu leur talent et leur honnêteté. Laroche et Délicourt font sagement. Tous deux apprendront plus tard que, même dans le siècle le plus corrompu, le profit le plus sûr est encore du côté des nobles efforts et des nobles travaux. Sans doute on attend plus longtemps, mais aussi on dure davantage.

Cette petite comédie, début de M. Harel, annonce un écrivain spirituel et mordant; elle ne fera pas dire de l'auteur ce que M. Harel disait de Fontan, qui lui faisait proposer un de ses drames pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin: «Non, je ne veux pas des drames de M. Fontan; je lui trouve plus de prison que de talent.»

Beaux-Arts.-Salon de 1843.