Comme leur vie est calme et comme ils n'ont d'affaire
Que les riants propos, la musique et les jeux,
L'oisiveté sans crainte et l'amour sans mystère!
Avoir de verts gazons et le temps d'y danser!
Rire et prendre le frais pendant toute sa vie!...
N'avoir d'ambition qu'au tranquille plaisir,
Cette part du bonheur la plus calme et sereine!...
Que ces gens sont heureux! Oh! les riants tableaux!»
Les poètes s'arrêteront volontiers devant ce tableau, amèrement critiqué par les peintres; que la lumière soit diffuse et mal dégradée, que le feuillage n'ait pas assez d'épaisseur et semble trop découpé, que les étoffes soient un peu lourdes, que le gazon ne végète pas, comme on dit, et ressemble à un tapis d'Aubusson, qu'importe, en vérité? Le charme n'en est pas moins puissant, le coeur ne s'en attendrit pas moins de cette heureuse union, si souvent rêvée, de l'ode d'Horace et du dialogue de Platon. Assis parmi les fleurs, sous les frais ombrages, les amants se regardent avec une muette volupté, et les sages, la main appuyée sur des têtes blondes, laissent tomber de leurs lèvres les harmonieuses paroles qui font croître les ailes de l'âme; dans les coupes, brille le falerne, il bel vino; et les doux accords de la harpe semblent traduire dans le divin langage et les pensers amoureux de la tendre Lydie, et les beaux discours du sage de Sunium, le fils des Muses. Toute la poésie humaine serait dans ce tableau, si le peintre n'avait oublié, au milieu de sa sereine conception, Rosalinde la Folle, et Jacques le Mélancolique, l'une aimant à rire au milieu des bois, l'autre à pleurer dans les fontaines. La comédie de Shakespeare ne devait-elle pas avoir place pourtant dans les îles heureuses?
Mais que veulent, sur le second plan, ces bateaux à vapeur et ce télégraphe? Nous nous épuisions en conjectures, sans pouvoir deviner, lorsqu'un peintre nous donna l'explication suivante: «Les bateaux à vapeur sont là pour indiquer que les heureux habitants de ces bosquets ne sont point condamnés, comme feue Calypso, à rester toujours dans la même île, sous les mêmes ombrages, mais peuvent à leur gré visiter tous les rivages de l'archipel fortuné.--Quant au télégraphe, il sert apparemment aux correspondances amoureuses.»--Il importe de remarquer, à cette occasion, que la race des peintres est abusivement allégorique; Lessing, interdisant l'allégorie aux poètes, la permettait aux peintres, sous le prétexte qu'ils en avaient besoin; sans doute elle leur est nécessaire quand il s'agit de peindre au front d'un monument dame Prudence ou demoiselle Perspicacité; mais ne devrait-elle pas être laissée de côté lorsque le peintre veut être poète; et, en s'adressant au coeur, est-il fort adroit de le distraire de son émotion, de son attendrissement par des rébus et des logogriphes?