Nous ne répéterons pas, d'ailleurs, toutes les critiques que nous avons entendu faire à la brillante composition de M. Papety; la plupart de ces reproches nous ont paru trop peu fondés ou trop légers pour qu'il soit même nécessaire de les réfuter. Il est pourtant vrai de dire que, malgré la disposition harmonieuse des groupes et des figures, le tableau laisse à désirer sous le rapport de la beauté d'ensemble. On sait que M. Papety a travaillé cinq ans à cette toile; peut-être n'a-t-il conçu que successivement les détails de la composition. A chaque jour a suffi sa fantaisie; hier le peintre imagina ce couple amoureux qui cause parmi les fleurs, aujourd'hui il crée cette belle figure de la Méditation qui, les yeux au ciel et un livre sur ses genoux, porte empreintes sur son visage la sérénité de son coeur et la beauté de son esprit; comme Goethe dans Faust, le peintre a voulu tout mettre dans son rêve de bonheur, et, jusqu'au dernier moment, il s'est demande: N'y manque-t-il rien encore? De là vient que toutes ces figures, que tous ces groupes ne semblent liés que par la paix commune de leurs regards et de leurs attitudes, par la douceur des airs que tous ils respirent, par la beauté de cette lumière dont les flots viennent les baigner également. Non, ce n'est point là un tableau fouriériste, comme quelques-uns le disaient; tous ces gens-ci s'occupent trop de leur jouissance individuelle, pour être de vrais phalanstériens; à les voir si peu soucieux les uns des autres, si repliés sur leurs propres sensations, on ne peut s'empêcher de trouver leur bonheur un peu égoïste; ils nous rappellent de loin ces fakirs béats, qui regardent exclusivement leurs nombrils, et y trouvent la félicité suprême.--Ce n'est certainement pas ainsi que Virgile, et après lui Fénelon, peignirent le bonheur des élus dans les champs élyséens.

M. Henri Lehmann.--Le prophète Jérémie est enchaîné sur une pierre, comme le Titan sur le Caucase; se soulevant à demi sur ses deux mains chargées de fers, il dicte ses effroyables prédictions au jeune Barne, accroupi mollement à sa gauche: «Un vent brûlant souffle dans la route du désert vers la ville de mon peuple.... Malheur à nous! car nous sommes détruits. Jérusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauvée!...» Derrière le prophète se tient l'ange inspirateur, les bras étendus, montrant d'une main Jérusalem, et de l'autre appelant le nuage sombre qui le suit:

«La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir,

Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir,

Morne comme un été stérile.

On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit,

Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit

De l'embrasement d'une ville.»

Le nuage accourt, déjà les ténèbres noircissent l'extrémité des ailes de l'ange, et le visage du prophète semble s'assombrir encore: «Jérusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauvée.... Malheur à nous, car nous sommes détruits....» Le vent de l'orage précède la nuée, et les draperies de l'ange sont toutes frémissantes. Au fond du tableau, un entassement de collines, et les murailles bibliques.

Jamais, à notre sens, M. H. Lehmann ne s'est élevé aussi haut; quelque excellentes que fussent déjà ses compositions de Tobie et de la Fille de Jephté, le peintre a prouvé qu'il pouvait mieux encore; il a victorieusement démenti ce critique qui lui disait, il y a trois ans: «Vous vous êtes vidé d'un seul coup dans votre tableau de la Fille de Jephté.» La façon de M. H. Lehmann est devenue plus vigoureuse et plus sévère; son Jérémie est un vrai chef-d'oeuvre, s'il est juste de dire que la perfection de l'art réside dans la force contenue et la modération de la puissance. M. H. Lehmann sait d'ailleurs, comme les maîtres, allier la correction, le goût et l'élégance à l'énergie du pinceau, à la vigueur de l'exécution; et jamais la grandeur de l'ensemble ne lui fait sacrifier les détails. Aussi n'oserons-nous que lui proposer quelques doutes qui nous sont venus vis-à-vis de son admirable toile: la chevelure de l'ange n'est-elle as un peu compacte, un peu verte? les tons du ciel sont-ils bien assez chauds pour contraster avec la sombre nuée?