RINUCCIO DELLA ROCCA (1502).--Rinuccio della Rocca, formé à l'école de Giovan Paolo, hérita de ses projets. On voyoit revivre en lui les vertus inflexibles des anciens républicains. Il opéra six révolutions; souvent battu, jamais découragé, il sembloit avoir étouffé tous les sentiments pour les sacrifier tous à la patrie. Richesse, douceur de la vie, amour paternel, rien ne put arrêter en sa course cet indomptable ennemi de l'Offizio; le malheur qui le poursuivit dans ses vieux jours rend sa mémoire plus intéressante; vaincu, proscrit, errant sur les rochers, il fut inébranlable, et il mourut sans jamais rien faire d'indigne de lui.
OFFIZIO DE SAN-GIORGIO.--Ainsi, Monsieur, à force d'intrigues et d'assassinats, l'Offizio parvint à régner. Le sang de tant de martyrs ne servit qu'à teindre la pourpre des protecteurs de Saint-Georges. Paolo della Rocca, Giocante di Leca, Vinciguerra, Giovan Paolo, Rinuccio, ne brilloient plus à la tête de la nation: on avoit péri, on s'étoit exilé. L'Offizio, au comble de ses voeux, régna sans contradiction; une longue expérience lui avoit appris à connoître l'amour de ces peuples pour la justice et la liberté; il donna donc pour instruction à ses ministres de rendre la première avec exactitude, et leur accorda la seconde en prenant les conventions del Lago Benedetto pour pacte conventionnel de sa souveraineté, et après tant de calamités, les Corses vécurent heureux de leur tranquillité.
Ils commencèrent à perdre de vue l'idole chérie de l'indépendance, et au lieu de l'enthousiasme qui les transportoit autrefois aux noms sacrés de patrie et de liberté, des larmes seules exprimoient ce que ces noms chéris leur faisoient éprouver. La peste vint achever la dépopulation. En moins de deux ans, une grande partie de ceux qui avoient survécu à la liberté descendit dans la tombe. Dans l'état de faiblesse où l'on se trouvent, l'Offizio comprit qu'on ne pouvoit plus s'opposer à ses projets, et résolut de plier ces hommes indomptables sous le joug de la servitude; les conventions del Lago Benedetto tombèrent dans l'oubli... Ensanglantées, jonchées des cadavres de ses habitants, nos montagnes ne retentissoient alors que de gémissements. Les Corses voyoient l'esclavage s'avancer à grands pas, et dans leur grande foiblesse ils n'y trouvaient point de remède. Ainsi l'infortuné timonier prévoit le flot qui va l'engloutir, et le prévoit en vain. Le roi d'Alger, Lazzaro, Corse de nation, qui avoit conservé dans ce haut rang le même amour pour sa patrie, ne pouvant la délivrer, la vengeoit en détruisant le commerce de l'Offizio; mais rien ne pouvoit adoucir le sort des Corses. Ils vivoient sans espérance, lorsque Sampiero de Batelica, couvert de lauriers qu'il avoit conquis sous les drapeaux français, vint faire ressouvenir ses compatriotes que leurs oppresseurs étoient ces mêmes Génois qu'ils avoient tant de fois battus. Sa réputation, son éloquence, les ébranloient, et à l'arrivée de Thermes, que le roi Henri II expédia avec dix-sept compagnies de troupes pour en chasser l'Offizio, les Corses s'armèrent du poignard de la vengeance, et, réduits à la seule ville de Calvi, les protecteurs de Saint-Georges reconnurent, mais trop tard, que quelque accablés qu'ils fussent, ces intrépides insulaires pouvoient mourir, mais non vivre esclaves.
SAMPIERO DI BASTELICA.--Le sénat de Gênes, fidèle au plan qu'il s'étoit tracé, avoit sans cesse travaillé et contre l'Offizio et contre les Corses. Il voyoit avec plaisir s'entr'égorger des peuples qu'il vouloit soumettre, et s'affoiblir une compagnie qui lui donnoit ombrage; mais, dans ces circonstances, il sentit qu'il falloit la secourir puissamment, ou se résoudre à voir recueillir par les François le fruit de tant de peines et d'intrigues. Il offrit donc ses galères et ses troupes, et sollicita l'empereur Charles V, son protecteur, qui lui envoya aussitôt une armée et des vaisseaux. Vains préparatifs! Les Corses triomphèrent; le grand Andréa Doria vit périr dix mille hommes de ses troupes sous les murs de San Fiorenzo. L'immortel Sampiero battit les Génois sur les rives du Golo, à Petreta; mais s'étant brouillé avec de Thermes, le roi de France l'appela à sa cour. Dès ce moment nos affaires déclinèrent, et ne furent plus rétablies que par son retour. Après diverses vicissitudes, l'Offizio alloit être expulsé à jamais, lorsque par le traité de Cateau Cambresis, les François évacuèrent l'Île. Les Corses firent leur paix; les pactes conventionnels del Lago Benedetto furent renouvelés de part et d'autre; l'Offizio promit de gouverner conjointement avec la nation et de gouverner avec justice. Gouverner avec justice n'étoit pas ce que vouloit la politique du sénat qui, voyant les Corses sur le point de s'attacher sérieusement, d'oublier leur ressentiment et de céder à leur fatalité une portion de leur indépendance, voyoit se renverser tous ses projets. La circonstance d'ailleurs étoit favorable; il obligea les protecteurs de Saint-Georges à lui céder la possession de l'Île. Outré de ce changement qui s'étoit fait sans son consentement, le peuple soupire après l'arrivée de son libérateur Sampiero. Cet homme ardent avoit juré dans son coeur la ruine des tyrans et la délivrance de son pays. Voyant la France trahir ses promesses, il dédaigne les emplois que ses services militaires lui ont mérités, et parcourt les différents cabinets pour susciter des ennemis aux oppresseurs et des amis aux siens... Mais les rois de l'Europe ne connoissent de justice que leur intérêt, d'amis que les instruments de la politique. Il s'embarque pour l'Afrique; il est accueilli par le bey de Tunis, qui lui promit du secours; il gagne la confiance de Soliman, qui lui promet assistance. Soliman avoit l'âme noble et généreuse; il devint le protecteur de Sampiero et de ses infortunés compatriotes. Tout se dispose en leur faveur; bientôt le croissant humiliera jusque dans nos mers la croix ligurienne!--Gênes cependant suit d'un oeil inquiet les courses de son implacable ennemi, et ne pouvant l'apaiser, elle cherche à lui lier les mains par l'amour de ses enfants et par l'amour de sa femme, douces affections qui maîtrisent l'âme par le coeur, comme le sentiment par la tendresse... Sampiero aime tendrement sa femme Vannina, qu'il a laissée à Marseille avec ses enfants, ses papiers et quelques amis... C'est Vannina que les Génois entreprennent de séduire par l'espoir de lui restituer les biens immenses qu'elle a en Corse et de faire un sort si brillant à ses enfants, que son mari même s'en trouvera satisfait. Ainsi la patrie vivra tranquille sous leur gouvernement et elle vivra tranquille au milieu de ses terres, de ses parents, contente de la considération de ses enfants, et ne sera plus exposée à mener une vie errante en suivant les projets d'un époux furibond. Mais pour cela il faut aller à Gênes, donner aux Corses l'exemple de la soumission au nouveau gouvernement, et de la confiance dans le sénat. Vannina accepte: elle enlève tout, jusqu'aux papiers de son mari, et s'embarque avec ses enfants sur un navire génois. Ils étoient déjà arrivés à hauteur d'Antibes, lorsqu'ils sont atteints par un brigantin monté par les amis de Sampiero, qui s'emparent du bâtiment où est la perfide et la conduisent à Aix avec ses enfants.
La nouvelle du crime de Vannina élève dans le coeur de l'impétueux Sampiero la tempête et l'indignation; il part, comme un trait, de Constantinople; les vents secondent son impatience. Il arrive enfin en présence de sa femme. Un silence farouche résiste obstinément à ses excuses et aux caresses de ses enfants. Le sentiment aigre de l'horreur a pétrifié sans retour l'âme de Sampiero. Quatre jours se passent dans cette immobilité, à la fin desquels ils arrivent dans leur maison de Marseille. Vannina, accablée de fatigue et d'angoisse, se livre un moment au sommeil; à ses pieds sont ses enfants, vis-à-vis est son mari, cet homme que l'Europe estime, en qui sa patrie espère, et qu'elle vient de trahir... Ce tableau remue un instant Sampiero, le feu de la compassion et de la tendresse semble se ranimer en lui. Le sommeil est l'image de l'innocence! Vannina se réveille, elle croit voir de l'émotion sur la physionomie de son mari; elle se précipite à ses pieds: elle en est repoussée avec effroi.
«Madame, lui dit avec dureté Sampiero, entre le crime et l'opprobre, il n'est de milieu que lu mort.»
L'infortunée et criminelle Vannina tombe sans connoissance. Les horreurs de la mort s'emparent, à son réveil, de son imagination: elle prend ses enfants dans ses bras. «Soyez mes intercesseurs; je veux la vie pour votre bien. Je ne me suis rendue criminelle que pour l'amour de vous!»
Le jeune Alphonse va alors se jeter dans les bras de son père, le prend par la main, l'entraîne auprès de sa mère, et là, embrassant ses genoux, il les baigne de larmes, n'a que la force de lui montrer du geste Vannina, qui, tremblante, égarée, retrouve cependant sa fierté à la vue de son mari, et lui dit avec courage: «Sampiero, le jour où je m'unis à vous, vous jurâtes de protéger ma foiblesse et de guider mes jeunes années; pourriez-vous donc souffrir aujourd'hui que de vils esclaves souillassent votre épouse? Et puisqu'il ne me reste plus que la mort pour refuge contre l'opprobre, la mort ne doit pas être plus avilissante que l'opprobre même... Oui, monsieur, je meurs avec joie, vos enfants auront pour les élever l'exemple de votre vie et l'horrible catastrophe de leur mère; mais Vannina, qui ne vous fut pas toujours si odieuse, mais votre épouse mourante ne demande de vous qu'une grâce, c'est de mourir de votre main!»
La fermeté que Vannina mit dans ce discours frappa Sampiero sans aller jusqu'au coeur. La compassion et la tendresse qu'elle eut dû exciter trouva une âme fermée désormais à la vie de sentiment....... Vannina mourut.......
Elle mourut par les mains de Sampiero.