Maintenant, nous ne prétendons nullement méconnaître qu'un certain nombre de peines afflictives se soient transformées en peines correctionnelles. Est-ce véritablement un mal? La société a-t-elle un intérêt réel à ce qu'une peine afflictive soit appliquée à certains faits plutôt qu'une peine correctionnelle? Son principal intérêt n'est-il pas que les coupables soient punis? Il est, d'ailleurs, reconnu maintenant que le régime des maisons centrales est plus rigoureux et plus répressif que celui des bagnes; et, dans les maisons centrales, les condamnés à la réclusion et à l'emprisonnement de plus d'un an sont soumis au même régime et subissent la même peine. Il n'y aurait donc que la durée plus brève de la peine qui pourrait lui enlever une partie de son effet d'intimidation; mais l'efficacité d'une peine est dans la certitude de son application bien plus que dans sa durée; elle est surtout dans le mode de son exécution. Sans doute la prolongation de cette exécution ajoute à la rigueur de la punition, mais elle n'est qu'une cause secondaire d'intimidation. Le système pénitentiaire peut la désirer, parce qu'elle augmente son action sur le condamné, mais la répression est moins intéressée à cette prolongation au delà de certaines limites. Il suffit que la peine soit assez longue, pour peser sur la vie du coupable, mais elle ne doit pas puiser toute sa gravité dans sa durée.
La justice n'a donc pas fléchi: le système des circonstances atténuantes ne l'a donc pas désarmée; elle a même puisé dans son application une puissance nouvelle: sa marche a été plus sûre, plus ferme, plus certaine. La répression a été plus complète, car elle a atteint un plus grand nombre de coupables; elle a été plus juste, car le rapport entre le délit et la peine a été établi avec plus de soin; elle a été mieux réglée, car la conscience, qui se débattait naguère contre l'exagération des châtiments, applaudit à ses jugements depuis qu'il est permis de concilier la peine avec la gravité du fait.
Voilà les résultats qu'a produits le système des circonstances atténuantes, résultats constatés par la statistique, et qu'il est impossible de dénier. La justice et la morale elles-mêmes doivent donc applaudir à une innovation qui a assuré une répression plus étendue, bien que modérée, des actions criminelles.
Poètes italiens contemporains.
LOUIS CARRER.
Parmi les poètes italiens contemporains, l'un des plus aimables, l'un des plus gracieux et des plus nationaux, c'est sans doute le Vénitien Carrer, dont le nom est à peine connu en France.
La vocation de ce poète se déclara un jour que, presque enfant, il entendit le célèbre improvisateur Sgricci. Le feu divin s'alluma dans l'âme du jeune Louis, et l'adolescent, dans lequel rien jusque-là n'avait révélé le poète, eut l'audace de parler à son tour aux Vénitiens, encore frémissants des applaudissements prodigués au Sgricci, cette langue des vers, toujours si douce à leur oreille. Le succès fut complet, et, pour que rien n'y manquai, pour que le talent fût en quelque sorte sacré par le génie, Byron, alors à Venise, prédit que cet enfant ferait un jour la gloire du pays où il était né. Toutefois Carrer, loin de se laisser étourdir par de si nombreux applaudissements et par un tel suffrage, eut vite compris qu'ils ne devaient être pour lui qu'un encouragent; qu'il pouvait devenir un poète, mais qu'il ne l'était pas encore. L'art de l'improvisation ne fut à ses yeux qu'un des degrés les plus infimes de la poésie, et il se mit à travailler assidûment, convaincu que les oeuvres faites lentement, difficilement même, sont les seules durables. Naturellement doué d'une riche imagination, il étudia avec patience la forme, cette partie de l'art si difficile, et sans laquelle pourtant il n'est point d'art véritable.
(Louis Carrer.)
Or, cette qualité de la forme, Carrer, aujourd'hui, la possède à un degré éminent, comme l'atteste le recueil que nous avons sous les yeux, et qui contient des poésies de différents genres: ballades, sonnets, odes, nouvelles, etc. Les ballades sont empruntées parfois à des traditions étrangères, mais plus souvent à des légendes vénitiennes, et celles-ci sont, nous l'avouons, celles que nous préférons; tout imprégnées qu'elles sont du parfum des lagunes, riches, étincelantes d'or et de pierreries, comme Venise la belle, riantes alors même que le fond en est sombre ou sanglant. L'arbre des tombeaux pour le poète vénitien, ce n'est pas le sombre cyprès, mais le myrte, et parfois même l'oranger. La mort, c'est le seuil de la vie heureuse.