Les sonnets, écrits dans la langue italienne, vraie langue du sonnet, ont cette perfection de forme sans laquelle ce genre n'existe pas; mais ils nous semblent, de même que les odes, trop souvent dénués d'une pensée forte ou originale. En somme, ce que nous aimons le mieux, ce qui nous paraît le véritable titre de gloire du poète, ce sont les ballades, dont nous donnerons de préférence quelques-unes à nos lecteurs.
Selon une tradition populaire à Venise, un patricien devint amoureux d'une jeune fille du peuple, et, désolée de ne pouvoir être sa femme, celle-ci se précipita dans l'Adriatique, où elle périt; après sa mort, le jeune noble ne voulut jamais accepter d'autre épouse, et, devenu doge, il se déclara le fiancé de la mer. C'est là, selon les enfants des lagunes, l'origine de la fête qui fut célébrée chaque année le jour de l'Ascension, tant que Venise a eu un doge, cérémonie dans laquelle, du haut du Bucentaure, le chef de la république jetait solennellement dans la mer l'anneau, symbole d'une mystique union. Les historiens donnent à cette cérémonie une autre, ou plutôt d'autres origines sur lesquelles ils ne peuvent s'accorder; mais les poètes aiment d'ordinaire mieux la légende que l'histoire; l'érudition les effraie, et nul ne s'étonnera de voir Carrer adopter la croyance des pêcheurs de Venise. On sera, nous n'en doutons pas, tenté de l'en remercier, quand on verra de quelle poésie limpide et brillante, j'ai presque dit phosphorescente comme les flots de l'Adriatique, il a su la revêtir.
L'ÉPOUSE DE L'ADRIATIQUE.
«Qu'elle se taise, la joyeuse fanfare, qu'elle se taise sur la route azurée de la mer, qu'elle se taise parmi les rochers où, pauvre âme nue, je me cache pour soupirer.
«Qu'on me le donne, l'anneau d'or, et alors je cesserai ma plainte, alors en silence j'attendrai l'époux qui me fut fiancé.
«Qu'il n'appartienne jamais à une autre celui-là qui m'a donné sa foi; il m'a nommée sienne, et je l'attends; après la mort nous serons unis.
«Pour ce jour je le prépare, le lit nuptial; je le fais d'écume moelleuse, trompant, dans cette douce occupation, l'ardent désir qui me consume.
«Quand, parvenu à son dernier jour, mon époux descendra enfin vers moi, il me trouvera venant à sa rencontre au bord de la grotte où je gémis.
«Alors mon sein et mes cheveux seront ornés de deux colliers de coquillages; alors je me ceindrai la taille d'une verte ceinture d'algues marines.
«Alors il verra briller à mon doigt l'anneau qu'il m'a jeté du haut du trône d'or, cet anneau que depuis si longues années je tiens là caché sur mon coeur.