Une histoire non moins grave et non moins intéressante, c'est le procès du Dauphin. «Quoi! le Dauphin devant un tribunal?--Oui, le Dauphin, un vrai fils de roi.--En police correctionnelle... ou en cour d'assises?--Non pas, mais au tribunal de commerce.--Où en est la royauté, hélas!»--Le conflit était sérieux: il s'agissait du Dauphin, fils de Charles VI, opéra en cinq actes d: M. Casimir Delavigne, musique de M. Fromental Halévy. Le Dauphin ne voulait plus l'être, sous prétexte que ce rôle de Dauphin était peu digne d'un ut de poitrine de sa qualité... M. Léon Pillet déclarait que l'ut de poitrine et le Dauphin étaient parfaitement au diapason l'un de l'autre. Les Xaintrailles et les Lahire du tribunal de commerce, donnant gain de cause à M. Léon Pillet ont forcé, comme la chose leur était arrivé autrefois, le Dauphin de rester et d'être le Dauphin; ainsi finit la bataille. Le tribunal a jugé sagement qu'un Dauphin qui palpe 100.000 fr. par an ne peut joindre à cet agrément incontestable, l'autre agrément d'envoyer promener son directeur, tandis que tant d'honnêtes Dauphins chanteraient pour beaucoup moins, du tout leur coeur, et même déchanteraient.
On siffle toujours, et l'on distribue quelques coups de poings çà et là, aux représentants de la trilogie de M. Victor Hugo; il ne faut pas perdre les bonnes habitudes. Mercredi, deux adversaires étaient aux prises, l'un hugolâtre et l'autre hugophobe; ils échangeaient, depuis un quart d'heure, des regards flamboyants, et se lançaient de vives apostrophes. L'hugophobe avait le dessus, et pressait vivement l'hugolâtre, qui se défendait par toute l'artillerie en usage dans son armée: nain, rococo, racinien, mirmidon, perruque! Tout à coup, à bout de munitions et se levant sur ses ergots: «Enfin, monsieur, cria-t-il à son antagoniste; enfin.... vous êtes... vous êtes un... vous êtes un Burgrave! L'hugolâtre, dans sa colère, avait oublié son tôle.
Phèdre ne se livre pas, elle, aux boxeurs du parterre. Drapée dans son harmonieuse tunique, elle a quitté Trëzence, l'autre jour, pour venir dans les salons d'Érard réciter sa passion et ses beaux vers, au bénéfice des jeunes élèves de: l'École polonaise, enfants de la proscription, Phèdre est arrivée sur son char; ses nobles coursiers n étaient nullement affligés; ils n'avaient point l'oeil morne, ni la tête baissée; comme Phèdre avait évité le chemin de Mycène, en passant par la rue Croix-des-Petits-Champs, nul monstre sauvage ne s'est roulé sous le pied de ses chevaux, en replis tortueux. Avec Phèdre, Camille et Bérénice sont aussi venues, apportant dans cette bonne action, l'une son iambe implacable, l'autre sa plaintive élégie; et si quelqu'un, tristement et diversement ému de cette passion fatale, de ce pudique amour, de ce désespoir furieux, avait demandé: Qui est Phèdre? qui est Bérénice? qui est Camille? C'est mademoiselle Rachel, aurait-on répondu. Remords cuisants, chastes soupirs, terrible malédiction, elle a pris tous les tons poétiques, elle a eu toutes les voix harmonieuses, elle a prodigué les luttes les plus opposées de l'âme et du coeur, pour ces pauvret jeunes exilés de la Pologne. Voilà qui est bien; que le talent et la poésie appellent la richesse et le loisir à l'aide du malheur et de l'exil! Camille aura pu y trouver quelque soulagement à la perte de son cher Curiace, Phèdre en faire la déclaration sans remords à Hyppolyte, et Bérénice dira comme Titus: «Je n'ai pas perdu ma journée.»
Vendredi il y avait grand concert chez madame L. C. G..., une des aimables et jolies comtesses du faubourg Saint-Germain. Thalherg s'y faisait entendre, et Duprez et Artôt; on applaudissait. Les petites mains délicates et parfumées n'étaient pas les moins ardentes à battre motivées d'enthousiasme et de ravissement. Le gracieux sourire et l'hospitalité charmante de la comtesse, châtelaine de l'endroit, assaisonnaient agréablement l'archet d'Artôt, le gosier de Duprez et le piano de Thalherg. Tout à coup entre; M. de Cham... d'un air tout effaré. M. de Cham... est un de ces hommes qui ressemblent à une sinistre nouvelle; dès que vous le voyez, vous ne savez point, à la mine ahurie qu'il vous apporte, s'il ne vient pas vous annoncer que votre maison brûle, que votre banquier a fait banqueroute, ou que votre meilleur ami vous a enlevé votre maîtresse. A cette profession d'enseigne de mauvais augure, M. de Cham... joint l'avantage de ne pouvoir hasarder un geste sans faire une maladresse, ni prononcer un mot sans dire une bêtise. Le plaisant, c'est que notre homme a la persuasion la plus cordiale de sa dextérité et de sa finesse. Tous ses saluts aboutissent à renverser un fauteuil, à écraser un pied ou à briser une porcelaine: toutes ses galanteries se travestissent en un mauvais compliment. Après tout, il est si naïf et se mire si ingénument dans sa balourdise, il est si bon homme, d'ailleurs, qu'on lui pardonne, et même on l'aime mieux comme cela.--Il entre donc de l'air que je vous ai dit. Artôt exécutait la prière de Moïse. Mon de Cham... ouvre les oreilles (et, Dieu merci! il a de quoi), allonge le cou et écoute en regardant de temps en temps ses voisins d'un oeil désespéré. Le solo fini, il se glisse à la rencontre de la comtesse, qui traversait la foule en aspirant un magnifique bouquet de violettes, de roses blanches et de myosotis: «Ah! M. de Cham.... vous voilà, lui dit-elle de son plus fin sourire.--Oui, madame, et très-heureux de vous voir. Je sors du concert de M. Guizot, et vraiment c'était bien plus ennuyeux qu'ici.» Il dit, et regagnant sa place, l'ingénieux de Cham... laboura cruellement du coude le nez d'une douairière tendrement absorbée dans la contemplation de la barbe fantastique d'Artôt.
Dans la même soirée, j'ai entendu le dialogue suivant:--«Eh bien, ma chère, mariez-vous votre jeune cousine Anna?--Mais, oui, ma chère, si nous lui trouvons quelque chose qui nous aille.--Et, tenez, j'ai votre affaire: un jeune homme!--Vous le nommez?--Ah! je ne sais pas son nom; mars il vous convient à ravir.--Sa fortune?--On ne m'en a rien dit: mais, certainement, il fera le bonheur d'Anna.--Son esprit, son coeur, sa position dans le monde?--Oh! vous ne sauriez mieux faire!--Qui est-ce donc, enfin»--Vous savez, ma chère, vous savez bien... c'est ce jeune homme que... ce jeune homme qui valse à deux temps.»
Vous savez, ou plutôt vous ne savez peut-être pas ce qu'on appelle une loge du cintre: la loge du cintre est une de ces cages étroites, imperceptibles et malsaines qu'on peut apercevoir à l'aide d'un excellent télescope, perchées au sommet d'un théâtre comme un nid d'hirondelle sur un haut peuplier. La loge du cintre est le champ d'asile des mamans de ces demoiselles des portières de ces messieurs... Un comparse du Théâtre-Français, un de ces braves Romains de la tragédie classique, aborda dernièrement, chapeau bas et avec toute l'humilité d'un soldat d'Auguste et de Néron, l'auteur des Burgraves. en méditation dans la coulisse: «Monsieur, pourriez-vous me faire l'honneur d'une loge du cintre pour mon épouse?--Quoi! une loge du cintre! Mais, mon ami, savez-vous ce que vous demandez? Cela n'est pas possible. J'y ai des princes!»
Le vicomte de S... est un de ces éternels Adonis qui croient à leur éternelle fraîcheur et à leur jeunesse éternelle; c'est un étourdi en cheveux gris, un adolescent de cinquante ans; il y a bien trente ans qu'il est intimement lié avec madame de Val..., liaison tout amicale, toute d'estime, car de S... a d'excellentes qualités; elles ressortent d'autant plus qu'il a de nombreux ridicules. Il est honnête, sincère, dévoué; il donnerait sa fortune pour ses amis, j'entends pour ses vrais amis, et peut-être sa vie; mais pour tout au monde, il ne leur accorderait pas qu'il n'est plus à la fleur de l'âge. Vous lui demanderiez à emprunter six mois de sa prétendue jeunesse pour vous sauver d'un péril, ou pour vous tirer vivant d'une fondrière ou d'un puits artésien, qu'il vous les refuserait. Un jour--il y a quelques semaines de cela--madame de Val... avait réuni une société nombreuse dans son joli appartement de la rue Bergère; la conversation était animée; le vicomte y semait l'esprit de toutes mains: il en a plein ses poches. Une opinion lui échappa, je ne sais plus sur quel point de politique, de morale ou de littérature, que madame de Val... crut devoir contredire avec cette finesse d'aperçu et ce bon goût qui donnent tant de charme à ses moindres paroles. «Eh! quoi, vous pensez cela?--Eh! oui, vraiment, madame.--Vraiment, mon vieil ami?» A ces mots, de S... pâlit, ses lèvres se contractèrent et il se laissa aller sur le dos de son fauteuil. On crut qu'il se trouvait mal. «Non, ce n'est rien,» dit-il; et se levant tout à coup, il prit son chapeau, salua brusquement et sortit. «De S..., qu'avez-vous donc?» s'écria madame de Val...; mais il était déjà loin.
Le lendemain, madame de Val... reçut le billet suivant, sous enveloppe parfumée, et pour cachet une colombe tenant dans son bec une rose enlacée d'une branche de myrte. La lettre était ainsi conçue: «Madame, hier, vous m'avez appelé votre vieil ami; je ne devais pas attendre cela de vous, après trente ans d'affection.»
Nous l'avons en contant, madame, échappé belle.
La comète a failli caresser de l'extrémité de sa queue la face de notre globe sublunaire. Vous devinez ce que doivent procurer d'agrément les caresses d'une comète. Ajoutez à sa queue quelques aunes de plus, et cette queue nous faisait la nôtre; l'Académie des Sciences l'atteste. Je vous le demande, où seraient maintenant Lablache, le Dauphin, les Burgraves, Phèdre, la Pologne, M. de Cham..., madame L. C. G., la loge du cintre, M. le vicomte de S..., madame de Val..., l'Illustration et moi-même, qui viens de vous conter tranquillement tous mes petits contes? Mais, grâces au ciel (c'est bien le cas de le dire), la comète, de mauvaise humeur sans doute d'avoir compromis inutilement sa queue dans cette affaire, vient de se replonger, bien loin de nous, dans les immenses profondeurs de l'infini. Qu'elle y reste! Nous ne lui enverrons pas M. de Sercy en ambassade pour la prier de revenir.