Sir Robert Peel, au milieu des embarras de la situation, résolut de terminer à tout prix et sans retard cette question, qui pouvait compliquer d'une manière si fâcheuse sa position. Un plénipotentiaire fut envoyé à Washington au commencement de l'année 1812, pour négocier une transaction. C'était lord Ashburton, célèbre sous le nom d'Alexandre Baring, chef de la plus puissante maison de banque et de commerce du monde entier, et qui, par son mariage avec la fille d'un négociant de Philadelphie, a d'étroites relations avec les États-Unis. Dès le début des négociations, il devint évident que l'Angleterre avait hâte d'arriver à une solution pacifique. Le cabinet de Washington a profité de cette disposition, et a obtenu tout ce qu'exigeaient ses intérêts et sa vanité. Adoptant pour base de l'arrangement la proposition faite en 1839 par lord Palmerston, de prendre la rivière Saint-Jean pour ligne limitrophe, lord Ashburton a cédé aux États-Unis toute la partie du territoire contesté, fertile, habitable et couverte des plus riches forêts, et n'a réservé à l'Angleterre qu'un pays dont les neuf dixièmes sont sans valeur. En un certain point, les deux rives du Saint-Jean sont occupées par une colonie d'origine française, un des débris de l'Acadie. Le plénipotentiaire anglais refusait sur ce seul point de prendre la rivière pour limite, ne voulant pas couper en deux et placer sous des lois différentes cet établissement; mais il a été forcé de céder devant les exigences du cabinet américain, et la colonie de Madawaska a été divisée. Une autre concession non moins importante lui a été imposée; c'est la faculté accordée aux Américains de naviguer librement sur le Saint-Jean jusqu'à la mer, à travers la province anglaise du Nouveau-Brunswick. De plus, il a été stipulé que tous les produits non manufacturés du pays arrosé par le Saint-Jean ou par ses tributaires pourraient descendre la rivière jusqu'à la mer, et que les produits américains, lorsqu'ils traverseraient le Nouveau-Brunswick, seraient admis dans les ports de cette province comme des produits anglais. En outre, l'Angleterre paie aux États du Maine et de Massachusetts une indemnité de 300,000 dollars (environ 1,000,000 fr.). Par cet arrangement, l'Angleterre s'assure, à la vérité, une ligne de communication entre les possessions du Canada et le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse, mais elle a ouvert aux Américains un libre accès au coeur même de ses provinces. Tel est en substance le traité conclu à Washington le 9 août 1842, qu'ont imposé à l'Angleterre les embarras de sa situation politique et financière. D'abord la Grande-Bretagne tout entière l'a accueilli avec enthousiasme, comme terminant un différend qui pouvait amener tôt ou tard un conflit entre deux nations dont le plus grand intérêt est de demeurer en bonne intelligence; mais bientôt, quand on a connu les détails du traité, la presse et le pays ont retenti des plaintes des citoyens touchant les sacrifices faits à l'honneur et aux intérêts de la Grande-Bretagne, par la capitulation Ashburton. Cependant le sentiment de la nécessité de conserver entre les deux pays la bonne intelligence, a fait taire ce mécontentement, et la discussion que lord Palmerston a voulu soulever récemment, dans la Chambre des Communes, au sujet de ce traité, a tourné entièrement à l'avantage du ministère.

Tribunaux.

LA POLICE CORRECTIONNELLE.

Les audiences de la police correctionnelle commencent en général entre onze heures et midi; mais tous les matins, avant neuf heures, quatre-vingt ou cent individus viennent s'entasser sur les marches du grand escalier situé à l'extrémité de la salle des Pas-Perdus et conduisant à la 6e chambre. A dix heures et demie, les portes sont ouvertes; cette foule, composée en grande partie d'hommes et d'enfants, se précipite dans l'antichambre qui précède la salle d'audience, puis dans l'étroite enceinte réservée au public. Les gardes municipaux de service sont souvent obligés d'employer la force pour le repousser. Rarement tous les curieux qui se pressaient sur l'escalier voient leur patience récompensée. L'enceinte réservée suffisamment remplie, le passage est barré par la crosse d'un fusil. Quand une personne sort, une autre personne entre; telle est la consigne; aussi, sans même entrer dans la salle de la police correctionnelle, en se promenant quelques instants, de midi à quatre heures, devant le grand escalier de la salle des Pas-Perdus, un observateur intelligent peut-il apprendre à connaître le public qui assiste presque régulièrement aux audiences de la 6e chambre, la plus célèbre des trois chambres de la police correctionnelle du tribunal de la Seine.

Triste étude, en vérité, pour le dessinateur comme pour le moraliste! Sur les cent individus dont se compose l'auditoire, il y en a plus de cinquante qui n'ont d'autre profession que le vol; ils viennent tantôt assister au jugement de leurs complices et leur faire des signes convenus, tantôt se familiariser d'avance avec l'aspect et les formes de la justice, prendre des leçons d'adresse ou d'audace, quelquefois même s'exercer à commettre des vols jusque sous les yeux des magistrats. Au milieu de cette bande d'escrocs se trouvent disséminés çà et là des ouvriers sans ouvrage, des écoliers qui font l'école buissonnière, des vieillards pauvres qui n'ont d'autre but que de passer quelques heures dans une chambre bien chauffée, et enfin cinq ou six honnêtes bourgeois attirés à la 6e chambre par le désir d'assister en personne à quelques-unes de ces scènes dramatiques ou ridicules que racontent chaque matin à leurs abonnés les journaux judiciaires.

Les écrivains spirituels se sont créé, depuis un certain nombre d'années, une nouvelle spécialité littéraire. Développant avec un art remarquable les situations tragiques ou comiques dont les débats de certaines causes leur fournissaient la première idée, ils composèrent d'abord de petites scènes qui obtinrent beaucoup de succès; puis ils se laissèrent entraîner par leur imagination, et ils inventèrent des procès plus ou moins vraisemblables. Le public, quand on l'intéresse ou quand on l'amuse, se fâche rarement; satisfait de pleurer et de rire tour à tour, il prit un tel goût à ces contes de la police correctionnelle, que tous les journaux politiques remplirent leurs colonnes des meilleurs articles de la Gazette des Tribunaux, et de son rival le Droit. La vérité est connue aujourd'hui de tout le monde, et cependant on hésite à y ajouter foi, on craint de perdre une illusion qui procure de temps à autre quelques distractions.

Mais, en réalité, la police correctionnelle du département de la Seine n'offre pas un spectacle aussi émouvant ou aussi divertissant que persiste à le croire, malgré les nombreux avertissements qu'elle a reçus, la majorité du public. Quand les trois juges et l'avocat du roi qui composent le tribunal se sont assis sur leurs sièges, l'huissier audiencier fait faire silence, prend le rôle du jour et appelle les causes; alors les gendarmes ou les gardes municipaux de service introduisent par une porte basse, dans une espèce de loge ou de tribune garnie de deux bancs de bois, les prévenus, qui ont été amenés le matin même de la Force ou de la Roquette à la Conciergerie. Ce sont presque toujours:

Un forçat libéré accusé d'avoir rompu son ban;

Un vieillard que les sergents de ville ont surpris tendant la main au moment où, dénué de toute ressource et trop faible pour travailler, il sentait les premières atteintes de cette terrible maladie qu'on appelle la faim;