Après tant d'orages, le pauvre Jérôme avait trouvé un port. Malheureusement pour lui, il n'y resta pas long-temps à l'ancre. Dès qu'il se fut suffisamment reposé, il déploya de nouveau ses voiles et s'élança une fois encore sur l'océan du monde. Comme il l'avoue lui-même avec une candeur charmante, son exemple eût été incomplet et son expérience insuffisante, s'il n'eût pas frayé tous les Capitoles et gravi tous les Calvaires.
Jérôme Paturot est homme, c'est tout dire. Il a de la fortune, il lui faut des honneurs; des flatteurs trouvent qu'il ressemble, sous le rapport physique, à Napoléon: il se fait nommer successivement capitaine d'une compagnie modèle, commandant, député; il aspire même à devenir ministre, quand il apprend qu'il est ruiné... Ses créanciers l'enferment à Clichy; mais le dévouement de sa femme lui ouvre les portes de la prison pour dettes. Rapprochés par le malheur, Jérôme et Malvina se pardonnent leurs fautes mutuelles, car ils sont tous deux coupables, et, réunissant les débris de leur fortune détruite, ils vont s'établir au fond d'une province, dans une petite et charmante maisonnette, où ils vivent en paix en élevant leurs enfants, où tous leurs jours, qui se ressemblent, s'écoulent sans surprise comme sans douleur.
Ce cadre ingénieux a permis à l'auteur de Jérôme Paturot de fustiger tous les vices, de fronder tous les ridicules de notre époque, si féconde en vices et en ridicules. Ainsi, madame Paturot devient dame patronnesse, elle donne des festivals, elle va se faire voir le samedi à l'Exposition des tableaux, elle a l'honneur de recevoir les trois dixièmes Muses; elle place chez un instituteur chevelu un de ses fils, qui a la bosse du thème grec. Quant à son mari, ses diverses transformations politiques l'élèvent jusqu'aux plus hautes régions. Il défend devant la commission d'enquête industrielle la cause du bonnet de coton national. Veut il faire construire une maison moyen âge, il apprend à connaître le prix d'un alignement. Tantôt, se rappelant ses aucuns triomphes littéraires, il aide à faire un succès chevelu; tantôt il nous révèle les mystères des sociétés philanthropiques et savantes, de la haute science et de la haute politique. Nous assistons d'abord à une élection dans les montagnes; puis, revenant de lu province à Paris, nous pénétrons avec le nouveau représentant 'du peuple dans l'intérieur de la Chambre des Députés, Paturot est bientôt arrêté par un instructeur parlementaire, qui lui donne une leçon de politique, pour se consoler des petites misères de la députation, il prépare, pendant plusieurs semaines, une improvisation; et il fait imprimer dans le Moniteur le discours que l'hilarité générale l'a empêché de prononcer. Dès-lors Paturot a atteint l'apogée de sa fortune et de sa puissance: car il reçoit la confession d'un ministre; mais une crise ministérielle renverse toutes ses espérances. La débâcle financière suit de près la débâcle politique. De la Chambre, Paturot passe à la Bourse, où il perd des sommes considérables; les escompteurs achèvent sa ruine. La prison pour dettes, les philanthropes, le Mont-de-Piété, une faillite, les créanciers, tels sont les derniers orages de cette vie agitée, les types et les institutions dont se moque avec autant d'esprit que de bon sens l'auteur de cette satire sociale et politique, M. ***, à qui l'Académie des Sciences morales et politiques réserve le premier de ses trente fauteuils qui deviendra disponible.
Lettres de Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre, soeur de François 1er, publiées d'après les manuscrits de la Bibliothèque du Roi; par F. Génin, professeur à la Faculté des Lettres de Strasbourg. 1 vol. in-8, de 485 pages.--Paris, Jules Renouard. (Publication de la Société de l'histoire de Fiance.)
Nouvelles lettres de la reine de Navarre, adressées au roi François Ier, son frère, publiées d'après le manuscrit de la Bibliothèque du Roi; par F. Génin. 1 vol. in-8, de 300 p.
Le premier volume contient cent soixante-onze lettres, datées de 1521 à 1549, et adressées à Anne de Montmorency, grand-maître, puis connétable de France, à François Ier ou à d'autres personnages célèbres du temps, tels que Mélancthon, Érasme, l'évêque de Meaux, Guillaume Briconnet, un certain comte de Hohenlohe, doyen du grand chapitre de Strasbourg, ardent schismatique, qui s'efforçait d'introduire en France la réforme de Luther, etc, etc. Les époques et les événements qui tiennent le plus de place dans cette correspondance sont: la captivité de François Ier à Madrid, après la bataille de Pavie, en 1525; la réforme, la persécution contre l'hérésie nouvelle, qui fit brûler Berquin en 1529, Alaman, en 1530, la grande affaire des placards, la mort de Louise de Savoie (1531), l'empoisonnement du dauphin François par Montécuculli(1536), la guerre contre Charles-Quint, dont la Provence et la Picardie furent le théâtre (1530 et 1537).
L'éditeur a classé les lettres dont les originaux, autographes pour la plupart, ne portaient aucune date. Il y a joint des notes nombreuses, soit pour éclaircir les passages obscurs, soit pour relever les erreurs historiques que dément la correspondance de Marguerite.
Parmi les pièces justificatives inédites, on remarque une épître de Marot à la reine de Navarre.
La notice sur Marguerite d'Angoulême est un essai biographique assez étendu (100 pages), dans lequel l'auteur, s'appuyant sur des témoignages contemporains et sur des preuves irrécusables, présente sous un nouvel aspect le caractère de cette princesse vertueuse et savante, calomniée par les romanciers et les commentateurs de Marot. M. Génin fait voir que les amours de Marot avec la reine de Navarre sont une chimère ridicule sortie du cerveau de l'abbé Lenglet du Fresnoy, et accueillie avec une confiance aveugle par des éditeurs tels que M. Auguis, qui sont tombés, sans s'en apercevoir, dans les contradictions et les impossibilités les plus grossières. Marguerite, la reine de Navarre, soeur de François Ier, a payé injustement pour Marguerite, reine de Navarre, femme de Henri IV.
Le second volume renferme cent cinquante lettres à François 1er et un supplément à la Notice (24 pages), où l'auteur discute un document mystérieux fourni par cette nouvelle correspondance. Il s'agit de savoir s'il a existé entre Marguerite et François 1er une tendresse plus que fraternelle. Le secret de cette nature, après trois siècles d'intervalle, est bien difficile à découvrir, surtout dans une lettre dont les phrases sont voilées d'une obscurité calculée. Cette seconde correspondance, toute confidentielle et adressée au roi exclusivement, offre un intérêt plus vif et plus serré que la première.