M. Harel a raison, la part n'est pas égale entre les petits et les grands; les choses changent de nom, les faits de valeur et d'importance, selon qu'ils viennent d'en haut ou d'en bas. Faites commettre la même action par un millionnaire ou par un porte-besace, par un homme puissant ou par un pauvre diable sans crédit, l'opinion publique aura deux poids et deux mesures pour les peser; la loi et trop souvent la justice prendront deux balances et rendront deux arrêts différents. Il va sans dire que c'est presque toujours le petit qui paie l'amende et le grand qui échappe. L'aigrette et le plumet ne sont pas ici, comme dans la bataille des rats de la fable, une cause de ruine et de mort. Cette inégalité est trop évidente et trop fréquemment constatée par les événements de tous les jours, pour qu'on la puisse nier. Il vaut bien mieux chercher à la faire disparaître, si un tel changement dans les choses humaines est jamais possible. C'est là le devoir et la tâche des moralistes et des philosophes, et sous ce double point de vue, il faut reconnaître que les poètes comiques ont droit de se mêler de l'entreprise. Aussi féliciterons-nous volontiers M. Harel de l'avoir tentée avec courage et avec hardiesse; malheureusement l'exécution de l'oeuvre et le succès n'ont pas complètement répondu à l'honnêteté de l'idée.
M. Harel ne prend pas de détour et aborde la question franchement, mettant le petit et le grand face à face, et les faisant marcher et agir simultanément sur une ligne parallèle, dans des circonstances et pour des intérêts analogues.
Le petit s'appelle Fabricio: il est pauvre et malheureux; le grand s'appelle le comte de Ferrari: il est riche, heureux, et jouit d'un grand crédit à la cour d'un duc souverain, du duc de Modène. Fabricio a une charmante soeur; Ferrari est le mari d'une femme brillante et belle. Fabricio a vu la grande dame passer dans tout l'éclat de son rang et de sa beauté, et il en a été ébloui; Ferrari a rencontré plusieurs fois la sieur de Fabricio, et ses désirs se sont éveillés. Fabricio est sérieusement amoureux; Ferrari veut satisfaire une fantaisie, et voilà tout.
Déjà les situations sont jugées différemment, suivant la différence des personnages: on trouve très-impertinent qu'un pauvre graveur s'avise d'adorer une comtesse; on trouve tout simple qu'un grand seigneur cherche à déshonorer une pauvre jeune fille. Voici bien d'autres différences: Fabricio se contente d'aimer à distance et respectueusement; Ferrari prend ses mesures pour se satisfaire. Il s'est rendu propriétaire d'une créance contre Fabricio, et le fait arrêter, afin d'agir impunément contre sa soeur.
Tant de malheurs et de persécutions réduisent Fabricio à la dernière extrémité. Il vivait du produit de son travail; tout travail et tout crédit cessant, à la suite de cette invasion d'huissiers, Fabricio est obligé de se mettre en faillite. Il offre quarante pour cent à ses créanciers: grand scandale dans la ville! Chacun en parle avec colère ou avec mépris. Ferrari ne cache pas son indignation; le duc de Modène lui-même s'exprime sévèrement sur le compte de Fabricio: Quoi! tromper ainsi la confiance d'autrui, dépouiller d'honnêtes créanciers; c'est une action abominable!» Que font cependant, au même moment, monseigneur le duc et son premier ministre? ils rendent, de complicité, une ordonnance qui enlève aux créanciers de l'État un tiers de leur revenu. La même opposition du petit et du grand se poursuit d'acte en acte, et de scène en scène; et ce parallélisme minutieux et continuel n'est pas un des moindres défauts de la comédie de M. Harel; il finit par engendrer la monotonie.
Par la protection d'un ami qui est bien en cour, Fabricio a obtenu sa grâce et sa liberté. Le premier usage qu'il en fait n'est pas le meilleur, à mon avis, qu'il en pourrait faire; Fabricio vient, en présence du duc de Modène et de tous les grands de l'État, provoquer Ferrari et lui demander réparation l'épée à la main. «Un duel! s'écrie-t-on de toutes parts: un duel! du fer! du sang! Horreur!» Ferrari refuse de commettre son nom avec un homme de rien; et le duc de Modène n'entend pas qu'on se fasse justice soi-même, ni qu'on emploie, pour un tel usage, la force et la violence. Tout à l'heure, cependant, le duc de Modène précipitait son peuple dans une guerre périlleuse pour satisfaire une rancune contre un prince voisin et lui prendre une province.
L'incartade de Fabricio mérite châtiment: on renferme dans un cachot bien noir, et pour le reste de sa vie. La peccadille commise par le Ferrari contre la jeune soeur ayant fait scandale, le prince condamne le délinquant à huit jours de retraite dans une jolie prison tout à fait semblable à un boudoir; Fabricio se désespère et gèle sous les verrous; le comte de Ferrari est bien nourri, bien chauffé, visité par ses amis et caressé par son médecin.
Fabricio mourrait là de désespoir, si la comtesse de Ferrari ne lui ouvrait les portes. Caprice de grande dame! Madame la comtesse a su que cet homme de rien l'aimait; elle veut voir ce qui pourra en arriver; cela l'amuse.
Fabricio se réfugie à Venise, où précisément Ferrari vient d'arriver en qualité d'ambassadeur du duc de Modène. Il s'agit de déjouer les complots d'un prétendant. Fabricio, réduit à la misère, implore la protection de Ferrari: la pauvreté a tout à fait abattu sa fierté. Ferrari, qui n'a pas oublié la petite soeur, accueille le frère pour se rapprocher d'elle, et fait le bon apôtre; bien plus, il donne de l'emploi à Fabricio dans ses affaires diplomatiques. Fabricio prend sa part des intrigues, et des manoeuvres souterraines; Fabricio passe pour un homme sans foi, et l'ambassadeur pour un grand politique. L'un a les profits et la gloire du succès, l'autre n'en récolte que la honte.
Tous deux reviennent à Modène, le comte chargé d'honneurs, le graveur plus misérable que jamais. Ferrari, ne sachant plus qu'en faire, a jeté Fabricio sur le pavé, et la comtesse s'est divertie de son amour. Que vous dirai-je? Fabricio n'a plus qu'à se pendre; il ne se pend pas, malheureusement, et va jusqu'au crime. De faux billets de banque circulent à Modène: on cherche le coupable et l'on découvre Fabricio. Le voici devant le duc et devant Ferrari, honteux, pris en flagrant délit et confessant sa faute, «Misérable! lui crie-t-on de tous côtés.» Et tandis que le duc et Ferrari s'indignent, ils émettent un papier-monnaie d'une valeur fictive pour combler le déficit du trésor ducal. Enverra-t-on Fabricio aux galères? Non, pas cette fois: Fabricio possède un secret qui le sauve. Ce secret est celui de la connivence de Ferrari avec le prétendant, ayant la faveur du comte et son ambassade à Venise. Ferrari obtient du prince la grâce d'un homme qui peut le perdre d'un mot.