Choisir les ténèbres profondes, quel raffinement d'incendiaire! La belle affaire, en effet, qu'un incendie en plein midi! Mais que cela fait bien, le soir, quand tout sommeille à l'ombre de la nuit!
Mon premier mouvement fut d'avertir les pompiers et M le Commissaire de police; je ne sais quelle infernale pensée m'en empêcha; mon oeil s'illumina tout à coup d'une flamme féroce, un sourire diabolique erra sur mes lèvres, l'atroce ricanement de Méphistophélès s'échappa de mon gosier aride, et j'eus un accès de Néron mettant le feu aux quatre coins de Rome. Que vous dirai-je? Voir Babylone rue du Bac, nº 12, la voir brûler comme un fagot, me parut une rare délectation, un plaisir superfin. Horreur!
La nuit venue et l'heure fatale ayant sonné à ma pendule telle qu'un glas funèbre, je me jetai sournoisement dans les profondeurs d'une citadine, comme un scélérat qui cherche à éviter l'oeil de MM les sergents de ville. Mon attelage éthique, semblable à ce cheval décharné de la Mort dont parle l'Apocalypse, me conduisit à travers les routes les plus sombres et les plus tortueuses; le ciel était de mauvaise humeur; une pluie sinistre tombait goutte à goutte, le vent poussait de petits gémissements lugubres, balançant dans l'air des lueurs blafardes çà et là suspendues, que j'ai cru reconnaître plus tard pour des réverbères.
Enfin j'arrive, «Le chemin de Babylone? demandai-je d'une voix altérée à un grand diable debout sur la porte (quelque Ammonite sans doute, ou quelque Moabite en captivité).--Au premier, l'escalier à gauche, me répondit-il sans plus s'émouvoir qu'une pièce de bois, comme dit Célimène. Au même instant, un bruit effroyable se fit entendre: c'était un pot de fleurs qui tombait d'une fenêtre et se brisait avec fracas à dix pas de moi, A cette preuve de jardins suspendus, je fus convaincu qu'en effet j'étais à Babylone.
Mon coeur battait avec violence tandis que je montais l'escalier et ce n'est pas sans terreur que j'entrai dans l'enceinte Babylonienne. Que voulez-vous? les plus endurcis; palissent sur le seuil d'un forfait. Mais quel fut mon étonnement! Je m'attendais à pénétrer dans une caverne aussi noire que la caverne des bandits de Gil Blas, et j'étais au milieu d'un immense et magnifique salon, tout brillant d'or et de lumière! Je croyais tomber dans une bande sinistre de Babyloniens atroces et d'horribles Babyloniennes armés de torches, de briquets phosphoriques et autres instruments incendiaires, et, de tous cotés, je voyais d'agréables visages, un air de fête partout répandu, des Babylonniens gantés et vernis, des Babyloniennes au doux accueil, au fin regard, aux blanches épaules demi-nues, la gaze et la soie, le sourire sur les lèvres, la fleur et le diamant dans les cheveux! Tout ébloui et tout charmé, je sentis que s'il y avait réellement un crime à commettre de moitié avec ces jolies complices, on le commettrait de tout son coeur.
A chaque coup d'oeil que je donnais à droite ou à gauche, c'était une délicieuse découverte, ou plutôt une reconnaissance. Je retrouvais peu à peu toute la Babylone élégante et spirituelle: le talent, le goût, la grâce, la beauté; ici, l'écrivain et l'artiste, des noms récemment célèbres et de vieux noms; et, pour ornement, cette guirlande de jolies femmes parfumées et fleuries, que Babylone tresse pour tous ses plaisirs et qu'on rencontre dans toutes ses fêtes: les perles du faubourg Saint-Germain, la fine fleur du boulevard Italien. L'erreur n'était plus possible; je n'avais pas affaire à des incendiaires, mais aux plus aimables gens du monde, et s'il fallait craindre un incendie, c'était seulement de la part de certaines prunelles adorables qui étincelaient çà et là et jetaient leur feu.
Toute cette société, parée et souriante, et venue là non pour assister au sac et au brûlement d'une ville, mais pour passer quelques-unes de ces heures où se plaît Babylone, heures pleines d'éclat, de fines causeries, d'esprit vif et délié, et de chants mélodieux; et, certes, il ne s'agit pus seulement d'une romance, d'une cavatine ou d'un duo, mais d'un opéra tout entier, d'un opéra en deux actes: L'Incendio di Babylonia.
Chut! faites silence, messieurs; et vous, mesdames, soyez sages; le spectacle va commencer; si le chef d'orchestre ne donne pas le signal, en frappant trois coups sur la cabane du souffleur, c'est que nous n'avons pas de chef d'orchestre; mais entendez le piano aux touches rapides et sonores, il remplace à lui seul, sous des mains habiles, tout le bataillon des instruments à cordes et à vent.
L'Incendio di Babylonia, opéra-Buffa en 2 actes, paroles de M.***, musique de M. le comte de Feltre--Scène 4 du 1er acte. Personnages: Orlando, M. Ponchard; Clorinda, madame Damoreau; Ferocino, M. *** Le tyran surprend le billet tendre donné par Orlando à la princesse.