Le théâtre représente une forêt vierge, ce qui répand tout d'abord sur la scène un parfum d'honnêteté et de candeur; décor charmant, qui ferait envie aux théâtres privilégiés et patentés. Quatre grands gaillards entrent dans la forêt; du front ils touchent aux frises, et paraissent forts comme des Turcs. Il y a une bonne raison pour cela, c'est que ce sont des Turcs en effet. Cherchiamo! cherchiamo! cherchiamo! s'écrient-ils. Que cherchent-ils? personne ne le sait; ils ne le savent pas eux-mêmes. Vous sentez combien cette exposition est mystérieuse et saisissante.

Mais voici Ferocino! Ai-je besoin de vous faire connaître sa personne et son caractère? son nom le dénonce suffisamment, Ferocino est féroce; il porte de terribles moustaches, un large feutre aux plumes flottantes, un vêtement de velours noir, insigne du scélérat, un long poignard per trucidare. Ferocino vient dans la forêt pour épouser la princesse Clorinda. Il a un rival; mais il le tuera. On n'est pas Ferocino pour rien.

Une douce voix de gondolier roucoule dans le lointain: il paraît que le grand canal de Venise traverse la forêt vierge. Felice gondoliere! s'écrie Ferocino avec amertume; il ne connaît pas le pene di amore! Ainsi le terrible Bajazet s'arrêta un jour avec mélancolie devant un pâtre qui soufflait nonchalamment dans ses pipeaux champêtres. Cette situation est du haut sublime.

Un étranger demande à voir Ferocino. Le tyran l'accueille avec bonté. Les forêts vierges sont si commodes pour y donner audience! «Ton nom? demande Ferocino.--Io sono pelerino persecuto per la fata.--Ton nom, te dis-je? lo sono pelerino persecuto.--Ton nom, encore un coup?--Io sono pelerino.--Signor, signor, rabachate,» répond Ferocino avec douceur.

Arrivés à ces termes de la discussion, il est clair que nous touchons à une catastrophe. Le pèlerin jette là sa robe grise et se dévoile; plus de pèlerin! Place au rival de Ferocino, au troubadour Orlando, chevalier de la Légion-d'honneur, Ici une scène terrible: Orlando et Ferocino se mesurent des yeux, et expriment leur rage dans un duo galant: Volo te transpersar! volo te echignar! c'est horrible!

Arrive Clorinda. L'ingénieux Orlando veut lui glisser adroitement un billet doux, format in-4; Ferocino l'arrête au passage. Fureurs, évanouissements; on se battra à mort: Volo te echignar! vota te transpersar! Que de sang va couler!

Clorinda en devient folle; il y de quoi: perdita la boula: elle est pâle e def'risata, mais défrisée d'un seul côté, circonstance qui laisse une mêche d'espoir.

Sonnez, clairons! battez, tambours! Orlando revient vainqueur Ferocino est étendu quelque part dans un coin de la forêt, transpersato, juguleto, abimeto. Joie des deux amants; Clorinda recouvre la raison et sa frisure.

«Vous me croyez défunt» s'écrie tout à coup une voix terrible; mais je n'étais que blessé, solamente blessato. Je pourrais vous châtier, je préfère vous donner ma bénédiction.» Et Ferocino, ressuscité, bénit et marie la princesse et le troubadour, O generose rivale! Après tout, dit philosophiquement Ferocino, si je perds une femme, je recouvre la vie, ce qui doubla mia félicita.»

Cet admirable poème a obtenu un succès d'enthousiasme. Au milieu des applaudissements, Ferocino est venu dire d'une voix émue: «L'ouvrage qui vient de causer une si vive sensation est tiré d'un manuscrit inédit du Dante.» Personne n'a paru en douter. Le style peut-être ne rappelle pas précisément celui de la Divine Comédie, mais aussi le fond n'est pas exactement le même, et les hommes de génie ont toujours deux styles pour deux sujets différents.--Quant à l'auteur de la musique, il se nomme il signor Pilliardini.