Non pas Pilliardini, maître Ferocino. Finissons la comédie et ne plaisantons plus. Puisque vous avez dissimulé le nom du spirituel et ingénieux compositeur, je le nommerai, moi: c'est M. le comte de Feltre. M. de Feltre et le signor Pilliardini n'ont rien à faire ensemble; Pilliardini butine à droite et à gauche, une idée à l'un, une phrase à l'autre, c'est son métier. Sans cette rapine, il signor Pilliardini mourrait d'inanition. M. de Feltre vit de ses revenus et fait sa récolte sur ses propres domaines; il ne doit rien qu'à lui-même; esprit, science, invention aimable et féconde, tout ce qu'il fait entendre lui appartient. Aimez-vous le naïf ou le piquant, le galant ou le tendre, M. de Feltre est votre homme. Les salons de Paris en savent quelque chose, et répètent avec prédilection mille charmantes mélodies, filles gracieuses de ses loisirs.
Cette fois, M. de Feltre a fait plus qu'un nocturne, plus qu'un spirituel couplet, plus qu'un joli duo: il a fait un opéra, il a fait une partition pleine d'élégance, de goût et de talent. D'abord, il s'est conformé au ton railleur du poème, amusante parodie du genre italien; mais peu à peu, laissant l'exagération satirique, M. de Feltre s'est abandonné à de délicieuses inspirations; si bien qu'Auber, qui écoutait, a dit; «Il n'est pas facile de plaisanter comme cela!»
Avec quel transport le parterre applaudissait; et quel parterre! un parterre comme vous n'en avez jamais vu, comme vous n'en verrez jamais. Les plus beaux cheveux, la peau la plus blanche, les plus fines mains, un parterre de jolies femmes, enfin. Ce n'était pas ce gros et brutal bravo qui s'échappe avec violence des battoirs virils, mais un petit bruit caressant, doux et velouté, qui a dû chatouiller l'oreille de M. de Feltre.
Oui, mesdames, donnez des bravos, tressez des couronnes pour M. de Feltre, mais n'oubliez pas les chanteurs: les chanteurs ont tous vaillamment et gracieusement combattu dans cette mémorable soirée, depuis le premier Turc jusqu'au dernier. Quelle voix délicate et suave que la voix de Clorinda! Eh! vraiment, je le crois bien: Clorinda chante par le mélodieux gosier de madame Damoreau! Qu'Orlando a de goût et de savoir! comment s'en étonner? Orlando est Ponchard! Ces deux artistes célèbre» ont prêté à M. de Feltre l'appui de leur talent, avec une grâce exquise; aussi voyez quelle pluie de roses inonde madame Damoreau! elle veut marcher, et à chaque pas son pied foule un bouquet embaumé, sans compter les bouquets de rimes galantes et les tendres adieux. Hélas! le Nouveau-Monde nous enlève madame Damoreau; l'Amérique nous vole cet écho mélodieux; adieu! partez! lui disaient de toutes parts ces bravos, ces couronnes et ces vers; partez, puisqu'il le faut, mais ne nous oubliez pas!
Quant à vous, seigneur Ferocino, je ne vous perds pas de vue, et vous ne m'échapperez pas: vous avez beau faire; en vain vous cherchez à vous dissimuler, en vrai tyran, sous votre large feutre, derrière votre atroce poignard, là l'abri de votre barbe formidable; ou vous connaît; on sait qui vous êtes: et si l'on voulait, ou vous nommerait en toutes lettres; mais vous le défendez: vous avez l'originalité d'avoir un goût rare, une admirable voix, un sang-froid charmant, et de garder l'anonyme! Vous jouez, vous chantez ce terrible rôle de Ferocino comme le ferait un acteur spirituel, un chanteur excellent, et vous ne voulez pas qu'on le dise.--Ah! pardieu, vous êtes un singulier homme! Nous le dirons malgré vous, pour vous faire de la peine; car, voyez-vous, Ferocino, nous vous gardons une rancune! Être un homme de loisir, un homme du monde heureux, avoir le droit de ne rien savoir et de ne rien faire, et se permettre un talent comme le vôtre, c'est révoltant; si l'on ne se retenait, on irait vous en demander raison.
Ou a cru un moment que Rossini viendrait à cette soirée splendide; il n'est pas venu; peut-être se reposait-il encore de la fatigue du voyage. Savez-vous en effet sa grande nouvelle? une nouvelle qui court de salon en salon et fait tressaillir tous les échos de l'Académie royale de musique: Rossini revient! Rossini est revenu! Le mot: «Madame se meurt! madame est morte! ne produisit pas une émotion plus grande sous les voûtes de Versailles et de Saint-Denis. --Ce n'est pas une vaine rumeur, une plaisanterie, un puff; on l'a vu, on l'a reconnu; c'est bien lui, Rossini!... Après dix ans d'absence et de retraite, le voilà!
Que vient-il faire? Le sublime boudeur est il apaisé? Le chantre mélodieux s'est-il lassé de faire le muet? Quelque Guillaume Tell, quelque Othello est-il descendu de chaise de poste avec lui? On le désire, on l'espère, l'Opéra fait des neuvaines pour attirer cette bénédiction d'en haut, et M. Léon Pillet va de temps et temps en pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette. Cependant l'illustre maestro se tait et continue de s'envelopper de silence et de mystère: à peine s'est-il montré; à peine quelques élus ont-ils pu entrevoir et adorer le dieu de la musique. Tout ce qui chante, tout ce qui racle une corde, tout ce qui souffle dans un instrument, tout ce qui assemble des notes, depuis le plus illustre maître jusqu'au joueur de mirliton et de guimbarde, s'est fait inscrire chez Rossini. On frappe à sa porte du matin au soir, on s'incline sur le seuil, ou se signe sous les fenêtres; le concierge demande un supplément de logement pour placer les cartes de visite...... Eh bien! après tant de démonstrations, de salutations et d'adorations, savez-vous ce que Rossini est capable de faire? Il est homme à partir un beau matin, laissant là son monde ébahi, de retourner à Bologne et d'écrire à M. Léon Pillet: «Mon cher monsieur, je n'étais revenu à Paris que pour guérir mon estomac et ma gastrite. Adieu. Vous apprendrez, je pense, avec plaisir que, depuis mon retour, je digère bien. Tout à vous. Rossini.»
Puisque nous voici à l'Opéra, n'en sortons pas sans donner de bonnes nouvelles: Carlotta Grisi, qu'on craignait de perdre, a renouvelé son engagement; nous gardons la willi pour trois ans encore. Fanny Ellsler ne danse plus que sur des millions: Taglioni voltige à droite et à gauche; du Midi au Nord, de l'Orient à l'Occident; on court après la Cérito aux pieds légers, sans pouvoir l'atteindre. Dans cette situation difficile, il faut bien se contenter de Carlotta, et remercier Terpsichore (vieux style).
Les furets de coulisses n'ont pas publié le chiffre de son nouvel engagement, je veux dire de ses appointements; mais on le devine, un pas de willi ne peut guère se donner à moins de 30.000 francs par an. Lord Pluncket offre dix schellings à Chatterton; un poète, un homme de génie, ne vaut pas davantage; mais pour un entrechat et un rond de jambe, c'est autre chose; milord videra son portefeuille.
Barroilhet aussi nous reste; quant au total de son traité, on le connaît: il s'agit d'une bagatelle, de 70.000 francs par an; 70.000 francs pour chanter: Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate! La belle invention que la romance!... Pour tant de mille francs ne chantez jamais faux, ô Barroilhet!