et lorsqu'il se promène en famille dans cette charmante Allée d'eau, il se soucie assez peu de savoir que la Dubarry aimait singulièrement cet ombrage, qu'elle y venait tous les jours suivie de son fameux petit nègre Zamor, qui portait la queue de sa robe. Non, ses connaissances historiques ne remontent pas au delà de 89 et tout au plus a-t-il entendu parler des infamies du Parc-aux-Cerfs.--Il vient simplement se promener au milieu de cette verdure, la plus puissante et la plus épaisse qui soit au monde; il vient goûter la fraîcheur aimable de ces lieux, et regarder aussi, lui, aux grands jours, les effets incomparables des grandes Eaux Versailles, avec ses charmilles infinies, ses vases, ses statues innombrables, ses merveilles de toutes sortes, est la villa du pauvre, sa fantaisie impériale, son palais enchanté tel qu'il l'a vu parfois dans ses rêves, et plus sa vie de tous les jours est sombre et chétive, mieux il sent aux heures de fête, la fastueuse beauté de ces palais et de ces jardins.
Eaux de Versailles.--Bassin de Saturne ou de l'Hiver.
Mais son émotion manque de recueillement; la foule n'est point élégiaque, elle ne subtilise pas devant cette nature prodigieuse qui étonne la pensée des sages; elle ne s'amuse pas à comparer les arbres taillés, les allées tirées au cordeau, à notre littérature classique: elle ne trouve point que le parc de Versailles ressemble à une tragédie de Racine, où se voit une féconde nature disciplinée par un art non moins fécond, où la fantaisie se fait si régulière et la vigueur si modérée que les malhabiles sont tentés de les nier tous les deux. Le bourgeois, après avoir parcouru les galeries du château, poursuit sa course heureuse à travers ces autres galeries de verdure, sous ces dômes de feuillage, dans ces vastes appartements en plein air dont les charmilles épaisses forment murailles: pour lui le parc de Versailles c'en est encore le château; les allées, les bosquets, les ronds-points, tout peuplés de statues et de grands vases, sont les galeries et les salles d'été de ce magnifique palais. Et c'était ainsi que Louis XIV comprenait son jardin, c'était ainsi que l'avait conçu Le Nôtre, «prêtre de Flore et de Pomone encore», comme l'appelait La Fontaine.
Eaux de Versailles.--Pièce du Dragon.
Cependant que les uns sont au jardin de la reine à respirer le parfum des fleurs, que les autres foulent la grande pelouse et s'exercent infructueusement à suivre la ligne droite, les yeux fermée, voici que les eaux arrivent derrière les charmilles on les entend déjà; une fraîcheur soudaine se répand dans l'air; une humide ventilation agite les feuillages; les Ondins babillards se réveillent tout à coup du fond des noirs bassins, et gazouillent doucement dans le fourré; de tous les côtés, sans qu'on sache d'où sortent ces notes perlées, ces clairs murmures, l'eau chante, l'eau parle comme dans les contes de fées, «strepit lympha loquax,» Il semble que chaque arbre recèle une source murmurante; que derrière chaque massif se cache une naïade en pleurs; qui sanglote harmonieusement; que dans chaque vase étrusque les lutins familiers empruntent pour jaser entre eux la voix douce et flûtée d'une petite gerbe d'eau. Puis s'élèvent au-dessus de ce concert universel les notes puissantes, les tons plus graves des grands bassins qui lancent jusqu'au ciel leurs flots rayonnants, et se répandent au soleil en nappes écumantes. Alors tout le parc prend un air de fête inaccoutumé, toutes les mornes statues, enchaînées dans leurs gaines éternelles, se font un visage moins morose; les Césars dérident leurs front soucieux, et le vieux Faune, qui depuis des siècles riait tout seul au fond des bois, s'étonne de cette allégresse unanime, de cette joie vive répandue dans les airs. Puis chacun se presse, se heurte, court à perdre haleine, traînant après lui ses petits enfanta qui veulent tout voir, et qui n'ont qu'une heure pour faire toutes ces stations de joie, qu'une heure pour s'émerveiller devant tous ces bassins, tous ces jets d'eau, toutes ces cascades resplendissantes; un coup d'oeil pour le Titan et ses rochers, un regard pour la Gerbe, un autre pour le bassin de Saturne, pour le cabinet des Muses.
Eaux de Versailles.--Char d'Apollon.
Vite aux grandes pièces, dépêchons-nous, l'heure s'avance: voici d'abord Latone et ses deux enfants, Apollon et Diane, qui demandait vengeance à Jupiter contre les insultes des paysans de Lydie--Ovide a métamorphosé ces insulteurs en grenouilles, mais il avait oublie de changer leurs imprécations en ces jets d'eau qui s'élancent vers la déesse par des courbes gracieuses, et croisent dans tous les sens leurs gerbes brillantes, symbole mythologique qu'un de nos grands écrivains a si poétiquement expliqué: «Ces eaux» nous dit-il» qui montent et descendent avec tant de grâce et de majesté, expriment la vaste circulation sociale qui eut lieu alors pour la première fois, la puissance et la richesse montant du peuple au roi pour retomber du roi au peuple, en gloire, en bon ordre, en harmonie, la charmante Latone, en laquelle est l'unité du jardin, fait taire de quelques gouttes d'eau les insolentes clameurs du groupe qui l'assiège; d'hommes ils deviennent grenouilles coassantes. C'est la royauté triomphant de la Fronde.»