La pièce, d'ailleurs, est amusante et spirituelle, et l'on y rit de très grand coeur de la sottise de Joliveau et des méprises de Mirouflet.

Joliveau! Mirouflet! voilà des noms qui sonnent bien étrangement à l'oreille, et qu'on ne s'attendait guère à trouver en compagnie de ces noms si poétiques et si mélodieux q'Angélique et de Médor.

C'est pourtant l'histoire de Joliveau et de Mirouflet que je vais vous raconter, et aussi celle de Muguet; car, pour ce qui d'Angélique et de Médor, vous en savez sur eux autant que moi, j'aime à le croire.

Mirouflet est cordonnier, établi, et exerçant de père en fils sa noble profession rue Brise-Miche, A peine au sortir de l'enfance, Muguet fut placé chez lui en apprentissage; mais la nature n'avait point destiné le jeune Muguet à chausser ses semblables; le cuir lui répugnait et le tranchet lui faisait peur. Vous voyez que ce nom de Muguet lui allait à merveille. Un jour il s'échappa de la boutique du père Mirouflet, et dit adieu pour toujours à la rue Brise-Miche. Que loi arriva-t-il, une fois lancé dans le monde? Sans doute assez d'aventures pour remplir toute une Odyssée; mais, il n'a pas écrit ses confessions comme Jean-Jacques, et il faudra, faute de mieux, vous contenter du dernier épisode.

Le voilà donc, cet ancien élève de saint Crépin, coquettement poudré et vêtu à la dernière mode,--mode de 1780, s'il vous plaît,--portant bas de soie, boucles d'or, gilet de satin, jabot de dentelle et habit gorge de pigeon. Où le retrouvons-nous? à l'Opéra, dans le cabinet de M. le secrétaire général de cet harmonieux établissement. Il vient de signer un contrat par lequel il met pour trois ans à la disposition de l'Académie royale de Musique sa jambe faite au tour, ses yeux en amande, sa bouche en coeur et son la de poitrine, le plus beau la de France et de Navarre, Cette supériorité n'a rien d'étonnant: Muguet arrive d'Italie, et c'est à Naples qu'il a trouvé ce la merveilleux.

Il y a rencontré autre chose encore: une jeune Française, propriétaire d'un joli visage, d'une tournure élégante et d'une charmante voix. Muguet a donné à mademoiselle Amélie des leçons de chant, dont elle a bien profité; mais, tandis que la bouche du fripon parlait flautat et trille molle, il parait que ses yeux disaient tout autre chose, et avaient su se faire comprendre: si bien que maître Muguet, ténor moral et vertueux, se disposait à demander Amélie à sa mère, quant tout à coup cette mère mourut, et mademoiselle Amélie quitta subitement l'Italie.

Jugez de la joie du jeune ténor, quand il l'aperçoit, à l'Opéra, dans le cabinet de M. Joliveau! Elle est engagée, comme lui, et doit, le soir même, jouer le rôle d'Angélique dans l'opéra de Roland, où il jouera celui de Médor. Malheureusement elle n'est pas seule: un grand personnage, M. le duc de Vaudiéres, la protège, la suit partout, et se mêle de toutes ses affaires: et M. Joliveau prétend qu'un grand seigneur ne fait pas cela pour rien. Le drôle a été nourri dans un sérail, il a de l'expérience, et on peut l'en croire. Muguet l'en croit, mais il veut du moins revoir encore une fois son infidèle, et lui dire tout ce qu'il pense de son procédé. Comment y parvenir? C'est ici que Mirouflet lui est d'un secours inappréciable.

Mirouflet est en effet le professeur de chant de mademoiselle Amélie, depuis qu'elle est à l'Opéra. Cela vous étonne, et vous me demandez, sous quel prétexte cet honnête Mirouflet a changé d'état? Rassures-vous, Mirouflet n'a point quitté la rue Brise-Miche. Mirouflet est tout-à-fait incapable d'une infidélité, même passagère envers la botte et l'escarpin. Mois ces deux belles professions, de cordonnier et de maître de chant, ont bien plus d'analogie qu'il ne vous semble. Quel est, des deux côtés, le point essentiel, le fondement de l'art, le principe sur lequel doit être basé l'enseignement?

C'est la mesure

Exacte et sure,