Certes, cette répartition, par l'aveugle caprice du sort, de conditions si inégales entre elles, sans être injuste au fond, puisque tous en courent également la chance, est cependant d'une équité très imparfaite et un peu barbare; le seul correctif à ce défaut est la faculté du remplacement, qui offre elle-même des inconvénients bien graves. D'abord elle choque l'égalité en donnant à la richesse le privilège d'exempter des devoirs personnels les plus pénibles. Est-il bien juste qu'une différence de quelques écus assure à l'un l'indépendance, impose à l'autre le sacrifice de sa jeunesse et peut-être de sa vie? D'ailleurs le remplacement altère le caractère national et civique de l'armée. La moralité très inférieure des hommes qu'il appelle dans ses rangs y multiplie les méfaits, y porte la corruption en bannit l'honneur, nerf de toute bonne armée, rend enfin nécessaire le maintien d'un régime pénal dont la barbarie choquante pour nos moeurs est une véritable cruauté à l'égard des autres soldats. En effet, tandis que sur cent quarante-deux jeunes soldats, appelés par la loi il n'y a d'ordinaire qu'un condamné, il y en a un sur cinquante-neuf remplaçants. Le mal s'est accru surtout depuis que des sociétés de spéculateurs, ressuscitant sous des formes moins hideuses les infâmes racoleurs d'autrefois, se sont mis à accaparer dans tout le pays les hommes à vendre, pour en faire le commerce. Le projet de loi présenté en 1811 attaquait le mal dans sa racine en interdisant les compagnies de remplacement, La Chambre des Députés crut que c'était entraver l'exercice d'un droit. Le projet actuel, rédigé d'après l'avis d'une commission choisie dans les deux Chambres, cherche à atteindre indirectement le même but en exigeant pour chaque remplacement un contrat authentique et le versement du prix dans une caisse publique. Par là on gêne cette espèce de remplacement en masse qui s'opérait par l'intermédiaire des compagnies; on prévient aussi les fraudes trop fréquentes dont étaient victimes les remplaçants; enfin, on leur procure pour leur pécule un placement sûr, qui est une garantie de moralité.
Une disposition plus importante de ce projet de loi est celle qui porte à huit ans au lieu de sept la durée du service militaire. Ces huit ans ne devant même courir que du mois de juillet, époque de l'arrivée sous les drapeaux du contingent de chaque année, c'est en réalité dix-huit mois de plus. Cette innovation est sans doute nécessaire pour donner quelque valeur à notre système d'organisation militaire, puisque l'on renonce définitivement au système des réserves à la prussienne. Ces huit ans de service mettent à la disposition du gouvernement huit contingents entiers. Or, chaque contingent annuel étant toujours supposé de 80,000 hommes, comme sur ces 80,000, déduction faite des hommes reconnus incapables, des exemptés et des conscrits destinés à la marine, il n'en arrive guère réellement que 65,000 à l'armée de terre; comme il faut encore en déduire les pertes éprouvées pendant la durée du service, les huit contingents réunis ne font pas plus de 150,000 hommes mis à la disposition du gouvernement. Ajoutez-y environ 90,000 hommes qui ne proviennent pas des appels, savoir, les officiers, la gendarmerie, les vétérans, les engagés, etc., vous trouverez un effectif de 5 à 600,000 hommes pour le pied de guerre. On arriverait à 600,000 hommes complets en portant la durée du service à neuf ans pleins, comme il a été proposé dans la discussion à la Chambre des Pairs. Nous pensons, pour notre part, qu'il en faudra venir là afin d'assurer au système actuel son plein et entier effet; mais nous espérons qu'alors on trouvera le moyen d'indemniser les citoyens sur qui tombera une charge si lourde, soit par des avantages civils, soit, tout au moins, par des honneurs et des marques de distinction, qui devraient être acquis de droit à tout homme ayant honorablement fourni son temps de service.
Un article du projet de gouvernement, que la Chambre des Pairs a repoussé et qui a été abandonné par le ministère de la Guerre, ordonnait que le contingent tout entier de chaque année serait appelé sous les drapeaux. L'établissement de cette règle avait pour but défaire que tous les hommes dont se compose la réserve eussent, avant d'y entrer, reçu pendant deux ou trois ans l'instruction militaire; de sorte qu'au moment où on les appellerait pour porter l'armée au pied de guerre, on trouvât en eux des soldats tout faits et non des conscrits qu'il faut drosser à grands frais presque sous le feu de l'ennemi, comme cela est arrivé en 1810. On a fermé les yeux sur les avantages de ce projet parce qu'il obligeait à ne garder les soldats d'infanterie que trois ans au service actif, ce qui ne permettrait pas, dit-on, de leur inculquer assez profondément l'esprit de corps et les laisserait trop citoyens. Le gouvernement conservera donc la faculté de laisser dans leurs foyers une partie des jeunes soldats de chaque contingent annuel, et de délivrer des congés illimités quand et à qui il voudra.
Napoléon avait rêvé pour la France une organisation militaire bien différente. Il voulait classer toute la population virile en plusieurs bans destinés à se lever successivement pour la défense du pays, il espérait ainsi réduire considérablement le chiffre de l'armée permanente en augmentant dans une égale proportion la force défensive de la nation. L'armée devait, selon lui, devenir une sorte de haute école où tous auraient reçu, en quelque sorte, le baptême civique, et dans le sein de laquelle chacun aurait trouvé à continuer ses études, son apprentissage ou sa profession; l'organisation industrielle aurait marché avec l'organisation guerrière. Si quelque chose se rapproche de ces idées, c'est l'organisation de l'armée prussienne et non celle de notre force militaire.
Quelques mots, pour terminer, sur un point trop peu étudié jusqu'à présent. On s'est justement inquiété du tort que l'entretien des armées permanentes cause à la richesse, à l'industrie, à la civilisation d'un peuple, mais fort peu du préjudice qu'éprouvent souvent sans nécessité les citoyens privés, par le service militaire, de s'employer utilement pour eux et pour la société. Ce préjudice est grand, car ces hommes ne perdent pas seulement le temps consacré au service, mais leur aptitude au travail, leurs chances d'emploi et les années de leur vie les plus importantes pour se créer une carrière. Il est surtout injustifiable, puisqu'alors aucune compensation n'y est attachée, à l'égard des soldats qu'on renvoie chez eux en disponibilité, sans solde, sans moyens de subsistance assurés et dans une situation précaire qui ne leur permet pas de tirer bon parti d'eux-mêmes. L'application de l'armée aux travaux publics est un moyen tout-à-fait insuffisant pour corriger ce mal. D'ailleurs, assujétir à des travaux de manoeuvres des hommes de conditions et d'aptitudes diverses, c'est changer leur service en esclavage. Il faut donc en venir à l'idée émise par Napoléon, d'établir au sein de l'armée des corporations de travailleurs, des ateliers pour toutes les branches de l'activité humaine, où soldats et officiers trouveraient l'emploi de leurs talents, de leur activité, de leurs facultés. Ce serait, tout en complétant l'organisation de l'armée, commencer par les moyens les plus avantageux cette organisation générale du travail qu'appellent aujourd'hui tous les esprits prévoyants et progressifs.
Mode.
Il y a des temps où la mode est simple et triste; cette année, elle voulait être brillante; on avait abordé franchement à la ville les couleurs claires, la soie lilas, bleue, rose, et voilà le mauvais temps qui a jeté un voile sombre sur toutes ces élégances. Ne se servira-t-on donc pas de l'ombrelle que vous voyez sur note dessin? Et ce chapeau de crêpe rose si frais dont toute la grâce est due au talent de madame Alexandrine, ne pourra-t-il se montrer aux promenades du matin? Mais la rigueur du temps s'apaise.
Aux robes d'étoffes épaisses, on fait les corsages montant, un jabot, des manchettes, une écharpe algérienne; c'est une gracieuse toilette de ville, dont nous aimons à donner le modèle.
Pour les modes d'hommes, nous ne saurions louer ces paletots Tweed qu'il nous faut subir, mais que nous avons le droit de trouver fort laids. Nous aimons mieux donner le dessin d'un habit d'Humann.