Don José Alvarez Pedro Manoël n'est pas moins charmé des grâces de son esprit et de son caractère. Il vante son intelligence et son humeur enjouée. «Doña Francisca, me disait-il, joint à toute cette humeur vive et piquante beaucoup d'imagination et de sensibilité;» et don Manoël m'en donnait la preuve que voici.
Doña Francisca aime avec passion les oiseaux et les fleurs; à force de soins et de recherches, elle était parvenue à peupler sa volière des hôtes les plus charmants et les plus rares, mélodieux captifs au plumage diapré. La jeune Francisca se plaisait à visiter ce bataillon ailé, peint des plus vives couleurs; un livre il la main, elle passait des heures entières près de ses oiseaux chéris, mêlant ainsi à sa lecture la mélodie de leurs chansons. Un jour, un bruit sinistre vint la surprendre au milieu de ces poétiques loisirs: c'était la nouvelle de la mort du son père, don Pedro Ier, arrivée de Lisbonne. Doña Francisca versa d'abondantes larmes; puis tout à coup, s'approchant de la volière, elle en brisa la porte, disant que les chants joyeux ne convenaient pas à un jour de deuil. Les prisonniers s'échappant par volées, gagnèrent l'espace et l'air libre avec mille gazouillements, et tout devint silencieux et triste autour de doña Francisca, triste comme son coeur filial.
Si don José Alvarez Pedro Manoël loue la grâce et l'amabilité de doña Francisca, il n'est pas moins charmé de doña Juanaria, sa soeur aînée, et de son frère don Pedro II empereur du Brésil. On voit que don José Alvarez Pedro Manoël adore toute la famille; mais son adoration s'explique par des causes différentes: dans doña Francisca il aime, nous l'avons vu, l'enjouement et la vivacité; doña Juanaria lui plaît, au contraire, par un certain air sérieux et prudent qui n'ôte rien à sa beauté; doña Francisca, en un mot, est plutôt faite pour devenir une charmante Parisienne, et doña Juanaria pour rester reine ou impératrice.»
Quant à l'empereur don Pedro II, empereur de dix-huit ans, don José Pedro Alvarez Manoël le traite avec la même munificence; quoi qu'on en ait pu dire, il lui accorde la résolution et l'activité, le déclarant très-instruit, pour son âge du moins, grand amateur de lecture et ferré sur la géographie et l'histoire,--Il est bon qu'un empereur sache l'histoire, et surtout qu'il en profite!
Maintenant faut-il se fier à mon ami don José Pedro Alvarez Manoël? Est-ce un peintre, comme il y en a tant, qui flatte ses modèles, ou don José Pedro Alvarez Manoël fait-il des portraits ressemblants? Pour ce qui regarde doña Francisca, nous en jugerons bientôt par nos propres yeux. Quant à doña Juanaria et à l'empereur don Pedro II, nous ne sommes pas encore résolu, pour vérifier le fait, et entreprendre le voyage du Brésil[1].
[Note 1: Les portraits que nous donnons en première page, sont les copies fidèles de trois lithographies publiées à Rio-Janeiro, et fort rares en France.]
--L'Académie-Française vient d'arrêter la liste des vainqueurs au prix Montyon; mademoiselle Bertin, M. Agénor Gasparin, mademoiselle Allais Martin, mademoiselle Félicie Aysac, ont remporté la palme dans le champ-clos de la littérature morale; 1,000 fr. à l'une, 1,500 fr. à l'autre, 2,000 à celle-ci et à celle-là, tel est le total de cette distribution académique. Ces couronnes seront décernées dans la séance solennelle du mois d'août, en même temps que les prix d'éloquence et de poésie. Alors, M. le secrétaire perpétuel nous expliquera sans doute comment madame Agénor Gasparin a pour 1,000 fr. de moralité de plus que mademoiselle Anaïs Martin, et mademoiselle Félicie Aysac 500 fr, seulement. Dans une matière aussi délicate, je suis pour l'égalité des récompenses; rien ne me parait moins propre à honorer véritablement la vertu que ce système de tarif et cet établissement de poids et mesures. La belle chose que de peser la morale et de l'estimer par francs et deniers! A vingt sous cette morale! A cinquante centimes cette autre! Nous en achetons à tous prix; nous en vendons au mètre et au millimètre. Entrez, messieurs! entrez, mesdames!
Il est bon de remarquer que quatre femmes ont obtenu ces quatre prix réservés aux ouvrages les plus utiles aux moeurs, selon l'expression de M. de Montyon. Nous en sommes ravi pour notre compte; si la morale est enseignée par ces dames, il y a plus de chances pour qu'elle fasse des prosélytes. Loin de nous donc de constater cette quadruple victoire féminine pour nous en plaindre! elle nous fournit seulement une preuve nouvelle de la conquête entreprise par la robe sur l'habit, dans toutes les voies de la littérature, conquête que nous avons déjà plus d'une fois signalée. Madame Collet-Revoil, la première, a débusqué l'homme du prix de poésie; mesdames Gasparin, Bertin, Martin, Aysac, viennent de lui enlever le prix de morale à la pointe de la plume. Ainsi, quand nous voudrons un peu de rimes et de moeurs, il faudra tendre la main à ces demoiselles et à ces dames académiques, et leur demander la charité.
Un homme,--qui le croirait?--se fait le complice de cet envahissement universel et littéraire de la femme; il complote un projet qui doit l'étendre et le consolider. Cet homme, transfuge du parti barbu, est M. le comte de Castellane. Qui n'a pas entendu parler de M. de Castellane? Il y a trois raisons principales pour qu'on parle de M. le comte; il est très-riche, il n'est pas très-jeune, il a une très-jolie femme; M. de Castellane, en outre, a des goûts de Mécène qui lui ont fait une renommé. Son magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré s'est donné longtemps des airs de Conservatoire au petit pied, école de chant et de déclamation. La tragédie, la comédie, l'opéra-comique, envoyaient au théâtre Castellane leurs nourrissons au maillot. Pendant plusieurs années, l'art dramatique a profité de ces encouragements et de cette hospitalité de M. de Castellane... pour boire du punch et prendre d'excellentes glaces.
M. de Castellane (on en cherchait la raison) avait tout à coup renoncé à ces soirées dramatico-punchées; c'est qu'il se préparait à une grande entreprise. Médité à loisir, mûri avec soin, le projet de M. de Castellane est près d'éclore. Il ne s'agit plus de donner le biberon à des Alcestes, à des Célimènes, à des Achilles, à des Clytemnestres en herbe, M. le comte a des visées hautes; la gloire de Richelieu l'empêche de dormir. Comme le fameux cardinal. M. de Castellane veut fonder une académie, l'académie de Richelieu, au sexe près; je veux dire que M. le comte jette en ce moment les bases d'une académie de femmes. M. de Castellane a été frappé, comme nous, du prodigieux accroissement des génies en cotillon et des muses de tout âge et de toute espèce. Son académie est destinée à leur ouvrir un temple. On y entrera par l'élection, comme à l'Académie-Française, et le chiffre des élues ne dépassera pas quarante. Le règlement est encore un secret; nous le publierons dès qu'il nous sera connu. Tout ce que nous en savons, c'est que l'article concernant le costume d'académicienne déclare que le bas-bleu est de rigueur.