Un nouveau journal politique et littéraire vient de paraître sous le titre du Parisien. Celle feuille quotidienne se vend deux sous. Que voulez-vous? elle ne s'estime pas davantage; il y a tant de gens et de journaux qui se surfont! Le Parisien a imaginé une manière originale de se faire lire et de gagner une clientèle: il s'est mis en dépôt et se distribue chez tous les épiciers. Dès le matin la boutique du coin reçoit sa pacotille de littérature et de politique à dix centimes; le Parisien commence sa journée par où la plupart de ses confrères la finissent: il va du premier coup à l'épicerie; cela s'appelle marcher droit à son but. Les portières y mordent, et prennent tous les jours pour un sou de fromage et pour deux sous de Parisien.
--Regniard et La Bruyère ont tracé de main de maîtres le portrait du distrait; voici un trait digne de compléter la peinture: Saint-A.... est l'original auquel je l'emprunte. Saint-A.... pousse la distraction au delà de toute idée; Regniard n'a fait qu'une comédie et La Bruyère une esquisse; je pourrais en faire vingt avec les distractions de Saint-A..... mais ce n'est pas mon envie; je me contenterai de dire que dix fois Saint-A.... faillit se jeter par la fenêtre, croyant entrer par la porte.
Avant-hier, passant, accompagné de Saint-A...., sur le pont d'Austerlitz, je m'aperçus que mon original ramassait un petit caillou qu'il se mit à rouler et à faire sauter dans sa main. Au même instant je lui demandai: «Quelle heure est-il?» Saint-A.... tira sa montre et me répondit: «Deux heures.» Nous n'avions pas fait deux pas, que mon homme s'arrêta tout à coup, et, rejetant son bras droit en arriére, lança dans l'air avec force quelque chose qui franchit le pont, tomba dans la Seine et s'engloutit dans l'eau bouillante. «Qu'est-ce cela? dis-je en m'approchant! de Saint-A...--C'est un caillou dont j'ai gratifié le fleuve, me répondit-il du plus beau sang-froid.--Eh! malheureux, c'est ta montre!» En effet, le distrait venait de faire à la Seine cadeau d'une superbe bréguet à répétition. Avis aux pécheurs à la ligne!
--La chronique des vols de la semaine a raconté l'entreprise effrontée de quatre bandits qui se sont introduits chez un de nos ministres vers la chute du jour. Exercer à la barbe du gouvernement, n'est-ce pas le nec plus ultra de l'audace larronne? Mais enfin voilà nos fripons maîtres du champ de bataille; ils rôdent, ils cherchent, ils prennent; un bruit venu du dehors leur donne l'éveil et les met en fuite avant qu'ils aient eu le temps de s'emparer du plus riche butin; quelques chemises, quelques gilets, deux ou trois habits, sont tout le fruit de leur rapine. Le lendemain, le commissaire de police dressant son procès-verbal aperçoit une culotte suspendue à un arbre du jardin par où la bande s'était enfuie; culotte volée dans cette expédition, mais dédaignée et laissée là par les voleurs. Quoi donc! est-ce que le ministère mériterait le reproche que saint Éloi adresse au bon roi Dagobert?
--Comme on fait voyager les renommées! Tout le monde croit, depuis un mois, George Sand parti pour l'Orient; tous les journaux de Paris l'ont affirmé, tous les journaux de province l'ont répété, tous les journaux de l'Europe vont le redire, tous les journaux du monde l'auront imprimé dans quelques mois; eh bien! Paris, l'Europe et le monde auront échangé une fausse nouvelle; non-seulement George Sand n'est pas en route pour Constantinople; mais il ne songe même pas à partir. Tandis qu'on le fait naviguer sur le Danube ou sur le Bosphore, et que déjà peut-être on publie le récit de sa visite au sérail et de son entrevue avec Abdul-Méjid, George Sand est tranquillement retiré dans son château de Nohant, recueilli en lui-même et sollicitant de son génie une oeuvre nouvelle, une de ces créations originales et puissantes qui intéressent si fortement l'esprit, émeuvent le coeur, et n'ouvriront certes pas à George Sand les portes de l'académie de M. de Castellane.
--Si l'illustre auteur d'Indiana reste dans son château, d'autres portes et d'autres romanciers voyagent. M. de Chateaubriand vient de partir pour les eaux; M. de Lamartine doit, dit-on, le rejoindre: il n'est pas jusqu'à M. Victor Hugo qui ne se prépare à quitter les vieux piliers de la place Royale, pour aller quelque part faire prendre l'air à son génie. M. Victor Hugo retournerait-il sur le Rhin? Qu'il n'en rapporte pas des Burgraves, au nom du ciel!
--On va en Angleterre, en Allemagne, aux Pyrénées, aux Alpes, en Italie; c'est un excellent moment pour se munir de l'Itinéraire de la Suisse, par M. Adolphe Joanne. La réputation de ce livre précieux est faite depuis longtemps, et nous n'avons pas à y travailler ici: le seul défaut que je lui trouve, a dit un voyageur en Suisse, c'est d'être trop exact. Le mot est mérité. Cet itinéraire damné vous met en effet le pied tout juste à l'endroit où il faut le poser: les villes, les routes, les chemins, les sentiers, les excellents hôtels, les montagnes, les plaines, les vallées, les fleuves, les ruisseaux, vous avez tout cela exactement dans votre poche, grâce à M. Adolphe Joanne, ce dieu des itinéraires. M. Joanne ne vous laisse rien à deviner; impossible d'avoir avec lui le plaisir de s'égarer et de faire un mauvais pas. Se servir du livre de M. Adolphe Joanne, c'est déjà beaucoup; mais voyager avec M. Adolphe Joanne lui-même, voilà le vrai bonheur! ce bonheur je l'ai eu; or, comme tout le monde ne saurait aspirer à une telle félicité, l'Itinéraire à défaut de l'auteur lui-même, est une grande et utile compensation, que je conseille.
--On nous écrit de Saint-Pétersbourg; «Rubini est ici depuis quelque temps; il assistait dernièrement à une représentation des comédiens français; l'Empereur était dans sa loge. S. M., informée de la présence du célèbre ténor, l'envoya mander. «Eh bien! monsieur Rubini, lui dit-il en le voyant, vous venez: donc nous voir, nous autres sauvages; c'est Amphion ou Orphée au milieu des tigres et des ours, vont dire vos spirituels feuilletons parisiens. Soit! monsieur Rubini mais vous voici, et vous ne nous quitterez pas sans nous avoir civilisés.» Rubini s'inclinait avec toute la grâce d'un ténor.--Alors l'empereur lui déclara qu'il avait résolu d'établir un théâtre italien à Saint-Pétersbourg, et que c'était à lui, Rubini, qu'il confiait l'entreprise.--«Sire, dit Rubini, je ne chante plus, j'ai abdiqué.--Vous chanterez, monsieur Rubini, et vous me ferez un théâtre italien; l'Empereur vous en prie.»--Comment résister à cette prière de toutes les Russies? Rubini a cédé, Rubini chantera, Rubini dotera la Russie de la fioriture et de la cavatine; incessamment Saint-Pétersbourg sera un furieux dilettante. Il ne lui manquait plus que cela!
--Peut-être se rappelle-t-on la nouvelle que nous avons dernièrement donnée de l'arrivée à Paris d'un cor, ou plutôt d'un corniste merveilleux; tout en louant le talent extraordinaire de M. Vivier,--et c'était pour lui le point principal,--nous avions hasardé quelques détails sur les commencements de ce jeune artiste: «M. Vivier était à Lyon simple commis marchand, lorsque le goût de la musique s'éveilla en lui.» Voilà ce que nous avions dit ou à peu près; il parait que cette qualité de commis marchand a déplu à M. Vivier ou à quelqu'un des siens; le corniste nous prie de rectifier le fait, en annonçant qu'il n'a jamais appartenu au commerce, mais à l'administration des contributions indirectes. Puisque cela fait plaisir à M. Vivier, nous déclarons qu'il était commis de ceci, au lieu d'être commis de cela; mais nous ne voyons pas ce que M. Vivier y gagne. Nous engageons cependant M. Vivier à lire le Philosophe sans le savoir il y trouvera une tirade sur le commerce, qui le fera peut-être revenir au commis marchand.
--Le faubourg Saint-Germain est en rumeur depuis quelques jours, où s'y passe une aventure dont le héros infortuné est un de ces hommes à bonnes fortunes qui ne doutent de rien, et sont souvent dupes de leur vanité et de leur audace même. Voici le fait: