Thomire, ciseleur et bronzier,
décédé le 15 juin 1843.
Tout annonçait que Thomire deviendrait un sculpteur distingué; la fortune en décida autrement. Trop peu riche pour subvenir aux dépenses considérables de la statuaire, obligé même, pour gagner sa vie, d'utiliser son talent et sa réputation, le jeune artiste dut, bien à regret, renoncer aux grands ouvrages de sculpture et se livrer presque exclusivement à la fabrication des bronzes. Le théâtre et le rôle ne changent pas l'acteur; Thomire, en devenant fabricant, resta artiste; et la renommée, à défaut de la gloire, le suivit avec la fortune dans cette nouvelle carrière qu'il illustra et qu'il agrandit. Peut-être même le bon sens dont il suivit les conseils en se résignant à une position modeste lui fut plus favorable que nuisible; contemporain des Houdon, des Chandel, des Lemot, qu'il aurait eus pour rivaux, il n'eût probablement occupé que le second rang parmi les sculpteurs; Thomire, pendant un demi-siècle, a gardé le premier parmi les ciseleurs; de plus, en reculant les bornes d'une fabrication utile, il a contribué au développement de la gloire et de la prospérité nationale, et rendu pour une industrie importante les pays étrangers tributaires de la France.
La mort du sculpteur Duplessis laissa une place vacante dans la manufacture de Sèvres; Thomire l'obtint et débuta par l'exécution des garnitures en bronze doré de deux grands vases, dont l'un est à Parme, et l'autre au château de Saint-Cloud. Ce dernier ouvrage, exécuté en vingt-cinq jours et vingt-deux nuits, d'une confection très-habile et d'un fini précieux, gagna à notre artiste l'entière confiance de la Manufacture, qui le chargea de travaux considérables, dont il s'acquitta toujours avec un grand succès. Ne pouvant pas ici décrire en détail toutes les oeuvres de Thomire, nous signalerons les principales.
Quand l'Amérique fut délivrée par le génie de Washington et la protection de la France, on voulut offrir au roi un monument qui perpétuât le souvenir de l'indépendance. Thomire fit à cette occasion un beau candélabre que les connaisseurs admirent encore dans les appartements de Saint-Cloud. La voiture du sacre de Louis XVI valut à Thomire d'unanimes éloges. Il augmentait ainsi chaque jour sa renommée et marchait vers la fortune quand s'ouvrit l'ère de 89. Thomire fut oblige, en 93, de transformer à ses dépens sa fabrique de bronzes en une fabrique d'armes; la ruine était imminente. Quand le 9 thermidor arriva, Thomire aussitôt s'occupa de ramener dans ses ateliers le travail et la vie; il réussit.
Berceau du roi de Rome.
Ses productions les plus récentes qui méritent d'être citées sont: le berceau du roi de Rome, la psyché et la toilette dont la ville de Paris fit hommage à l'impératrice Marie-Louise, les grands candélabres destinés au palais du roi d'Angleterre Georges IV, les surtouts de table pour les Tuileries et la ville de Paris, un grand vase en malachite, une magnifique table un temple de six mètres soixante-dix centimètres d'élévation, tout en bronze doré, enrichi de malachite et de lapis lazuli, commandé par M, le comte Anatole Demidoff. Plusieurs de ces ouvrages ont été exécutés en collaboration avec Odiot.
Thomire cisela lui-même la statue de Louis XIV, et, d'après l'antique, celle de Germanicus. Il reproduisit les ouvrages des célèbres Roland, Chaudet, Prudhon, Boizot, Pigalle, qui l'honoraient de leur amitié.
Mais son premier titre à une renommée durable consiste moins dans le nombre et la perfection de ses ouvrages, que dans le service qu'il a rendu au pays en purgeant les bronzes du mauvais goût pour y substituer le beau dessin et les harmonieuses proportions de l'antique; la fabrication du bronze était avant lui tombée dans le métier, il la releva jusqu'à l'art.
Au concours de 1808, la supériorité bien reconnue de Thomire lui valut la médaille d'or, première médaille accordée à l'industrie du bronze. Elle lui fut encore décernée aux Expositions de 1819, 1823, 1827 et 1834; il avait alors quatre-vingt-trois ans. Quand un homme conserve ainsi le premier rang dans une industrie sous trois gouvernements divers, durant tant d'années et au milieu de mille rivalités, c'est la preuve d'un mérite incontestable. Il est resté jeune de talent jusqu'aux dernières années de sa longue vie.