Bulletin Bibliographique

Notices et Mémoires historiques: par M. Mignet, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences morales et politiques et membre de l'Académie française. 2 vol. in-8.--Paris, 1843. Paulin, 15 fr.

Né à Aix en Provence, en 1796, M. Mignet étudia le droit à la Faculté de sa ville natale. A vingt-deux ans, il se fit recevoir avocat; mais après avoir prêté le serment imposa aux membres du barreau, il renonça à la profession qu'il venait d'embrasser. Entraîné par une véritable passion vers l'étude de L'histoire, il concourut pour les prix académiques. Son Éloge de Charles VII et son Panégyrique de saint Louis furent couronnés le premier par l'Académie d'Aix et le second par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Ce dernier succès détermina le jeune lauréat provençal à prendre un parti. Il quitta Aix pour Paris à la même époque où M. Thiers, son compatriote, son condisciple, son ami, et déjà son rival, se dirigeait, lui aussi, du côté de la grande métropole.

«Unis entre eux du triple lien de l'amitié, de l'opinion et du talent, MM, Thiers et Mignet, a dit M. de Chateaubriand, se partagèrent sous la Restauration le récit des fastes révolutionnaires; seulement, M, Mignet resserra dans un ouvrage court et substantiel le récit que M. Thiers étendit dans de plus larges limites, --M. Mignet, ajoute-t-il plus loin, traça une esquisse vigoureuse, M. Thiers peignit le tableau.»

Ces deux ouvrages remarquables à des titres divers fondèrent la réputation et la fortune de leurs auteurs. La Révolution de 1830 donna en même temps des fonctions publiques aux deux historiens qui avaient défendu la Révolution de 1789 sous la Restauration. M. Thiers devint ministre. M. Mignet fut nommé conseiller d'État et directeur des archives de la chancellerie au ministère des affaires étrangères, puis élu successivement membre de l'Académie des Sciences morales et politiques et de l'Académie française. Heureusement pour lui et pour la Science, ces dignités et ces fonctions, qu'il prit au sérieux et qu'il exerça consciencieusement, l'obligèrent à continuer ses études favorites. Une fois seulement il accepta, dans une circonstance difficile une mission diplomatique en Espagne; mais son absence fut de courte durée, et il ne tarda pas à venir reprendre les importants travaux qu'il avait un moment interrompus; son Histoire de la Réformation, commencée depuis 1825 et celle des Négociations relatives à la Succession d'Espagne.

En sa qualité de secrétaire perpétuel, M. Mignet a dût lire chaque année à ses collègues, à dater du 28 décembre 1836, l'éloge d'un académicien récemment décédé. De plus, il leur a communiqué à diverses époques d'importants mémoires, historiques. La réimpression de ces notices et de ces mémoires, auxquels il a ajouté les discours qu'il a prononcés à l'Académie Française en y remplaçant M. Raynouard et en y recevant MM. Flourens et Pasquier, et une introduction à l'histoire de la succession d'Espagne, forme deux forts volumes in-8. Tous ces travaux sont déjà connus et ont été appréciés comme ils méritent de l'être; mais, en même temps qu'elle les place à la portée de toutes les bibliothèques, leur réunion permet à la critique d'en mieux saisir l'ensemble et d'en constater avec plus de certitude les résultats.

Les Notices proprement dites sont consacrées aux huit académiciens dont les noms suivent: Sieyès, Roederer, Livingston, Talleyrand, Broussais, Merlin, Tracy et Daunou. En retraçant la vie et en apprenant les travaux de ces hommes considérables dans la politique, la science, les lettres, M. Mignet a eu l'occasion de passer en revue la Révolution et ses crises, l'Empire et ses établissements, la Restauration et ses luttes, de rattacher les événements publics à des biographies particulières, et de montrer le mouvement général des idées dans les oeuvres de ceux qui ont tant contribué à leur développement. «En effet, dit M. Mignet, membre de nos mémorables assemblées, la plupart d'entre eux figurent parmi les fondateurs de notre système social. Ils ont concouru à la destruction de tout un ancien ordre de choses et à l'établissement d'un nouveau. Le changement des diverses classes de la vieille monarchie en une seule nation; la division des provinces en départements; l'abolition du régime féodal privé, lequel avait survécu au régime féodal politique; l'organisation de l'impôt sous la Constituante; la création des écoles publiques et de l'institut national sous la Convention; la forme donnée à l'administration moderne sous le Consulat; la fondation de la jurisprudence civile sous l'Empire: la marche des sciences sociales ou philosophiques, rappellent le souvenir des hommes que je me suis efforcé de faire connaître en peignant leur caractère et en signalant la part qu'ils ont prise aux grands actes de l'histoire contemporaine.»

Les Mémoires sont supérieurs, peut-être, sous tous les rapports, aux Notices. Chacun d'eux, en effet, est un ouvrage complet certain fabricant trop fameux de livres historiques n'eût pas manqué de faire au moins quatre volumes in-8.--Comme on voit que M. Mignet possède bien son sujet! avec quelle clarté, avec quel art il l'expose et le développe! Quelle confiance il inspire! quelle impression il produit! Ce n'est pas qu'il nous révèle des vérités complètement ignorées avant lui; mais il les éclaire d'une si éclatante lumière, qu'on croit les apercevoir pour la première fois; il les résume avec tant de bonheur, qu'on les comprend comme si on avait eu la peine de les découvrir soi-même.

Les Mémoires historiques; qui composent le second volume sont au nombre de quatre. Voici leur titre et leur ordre: 1° La Germanie au huitième et au neuvième siècle, sa conversion au christianisme et son introduction dans la société civilisée de l'Europe occidentale; 2º Essai sur la formation territoriale et politique de la France depuis la fin du onzième siècle jusqu'à la fin du quinzième; 3º Établissement de la reforme religieuse et constitution du calvinisme à Genève; 4º Introduction à l'histoire de la succession d'Espagne, et tableau des négociations relative à cette succession sous Louis XIV, «Je me suis proposé, dit M. Mignet dans sa préface, de traiter des sujets qui ont un intérêt historique grave, mais que l'histoire, dans la rapidité de ses récits, n'a dû présenter ni sous cette forme ni avec cette étendue.»

Bien que différents, ces Mémoires ont des rapports entre eux. M. Mignet indique dans une courte introduction le lien qui les rattache et leur donne une sorte d'unité. Ils forment une Histoire de France presque complète, depuis les invasions des Barbares dans la Gaule jusqu'à la révolution de 1789, car on y trouve tous les grands éléments qui ont servi à constituer la nation française avant l'avènement et le triomphe du peuple: les Barbares et le Christianisme, la Féodalité et la Royauté, la Réforme, la Monarchie absolue. Cette histoire, le premier volume la continue et la complète, puisqu'il contient les biographies de quelques-uns des principaux acteurs de la Révolution, de l'Empire et de la Restauration, ces trois premières parties du grand drame social dont le dénoûment fatal doit être tôt ou tard la victoire définitive de la démocratie.