La transformation sociale de l'ancienne Germanie est un événement du premier ordre; elle a exercé l'influence la plus décisive sur les destinées de l'Europe et dès lors du monde. La race belliqueuse qui a renversé l'empire romain, plié sur son ancien territoire même au joug de la civilisation offre le spectacle d'une conquête morale exécutée par des hommes à la fois pieux et héroïques» dont les aventures ont parfois l'intérêt du roman. Mais ce n'est pas seulement le tableau des changements opérés dans la croyance, dans les sentiments, dans les idées, dans la distribution territoriale de toute une vaste famille humaine que M. Mignet a l'intention de retracer: il a voulu surtout résoudre un problème de haute géographie sociale; il a cherché à déterminer quelles avaient été jusque-là les forces respectives de la barbarie et de la civilisation sur notre continent; comment les vastes espaces occupés par la première, étant beaucoup plus considérables que la zone étroite où s'était développé la seconde, les peuples nomades du Nord avaient successivement envahi et culbuté les établissements des peuples beaucoup plus avancés du Sud: enfin, quelles étaient les conditions qui, changeant cet état de choses, devaient amener le triomphe définitif de la civilisation, permettre ses progrès continus, et lui donner les moyens de repousser désormais ces débordements de Barbares dont l'histoire est remplie jusqu'au Moyen-Age, et l'aurait été, sans cela, jusqu'à nos jours.
La société politique a revêtu en France, après la longue période des invasions germaniques, deux formes d'organisation; la forme féodale et la forme monarchique.--La transition de l'une à l'autre a marqué, pour elle, le passage de la décomposition à l'unité. Cette révolution lente, qui a produit la réunion des provinces, le rapprochement des peuples, la communauté des lois et la centralisation de l'autorité, M Mignet en retrace la marche dans son second Mémoire; il en indique les phases, il en montre les résultats; il la conduit depuis Louis le Gros jusqu'à Louis XI, c'est-à-dire depuis le moment où elle a sérieusement commencé jusqu'à celui où la France a été assez compacte et assez forte pour déborder sur l'Europe, et où le pouvoir central et régulateur de la royauté, devenu tout à fait dominant, est parvenu à fonder territorialement et politiquement la France nouvelle.
La réforme religieuse a été l'une des crises les plus dangereuses que l'oeuvre de l'ancienne monarchie ait eues à surmonter. Tout en apprenant au monde moderne le grand bienfait de la liberté de conscience, tout en ménageant à l'esprit humain les ressources fécondes de l'indépendance et de la force philosophique, elle compromit un moment l'unité en France, en y amenant le désaccord des croyances, le morcellement du territoire, la désorganisation.
Elle dut rencontrer des lors des adversaires prononcés dans les rois de France, qui, durant quarante années, s'efforcèrent d'abord de prévenir son apparition, puis d'empêcher ses progrès.
M. Mignet n'a raconté qu'un épisode de cette grande lutte, dont il a fait sentir d'ailleurs l'importance et les résultats, celui où le protestantisme français, persécuté et condamné en France à une existence secrète, va chercher un asile en Suisse, et établir à Genève la principale de ses églises et le centre de ses opérations religieuses.
Si la reforme religieuse arrêta pendant le seizième siècle le développement de la monarchie française, celle-ci reprit sa marche vers l'unité dans le dix-septième siècle, et parvint au comble de la grandeur. C'est ce que montrent avec éclat le ministère du cardinal de Richelieu et le règne de Louis XIV.--Dans son Introduction à la succession d'Espagne M. Mignet a tracé le tableau de la politique de cette importante période. En comparant les destinées réciproques de la France et de l'Espagne, d'après la position géographique et le rôle des deux pays, le caractère et l'esprit des deux peuples, il s'est attaché à donner les causes générales et politiques qui expliquent les phases et l'issue d'une lutte poursuivie pendant deux siècles, et termine par l'avènement d'un petit-fils de Louis XIV au trône de Philippe II.
Essai d'histoire littéraire et Cours de Littérature; par E. Gérusez, professeur suppléant d'éloquence française à la Faculté des Lettres de Paris. 2 vol. in-8.--Hachette et Delalain, deuxième et troisième édition.
M. Gérusez, le spirituel suppléant de M. Villemain à la Faculté des Lettres, est un des écrivains les plus heureux de notre époque. Son Cours de Littérature a été adopté par l'Université pour les collèges; ses Essais d'histoire littéraire ont obtenu le prix Montyon à l'Académie française; un nombreux auditoire va écouter et applaudir le cours qu'il fait à la Sorbonne, dans cette chaire où jadis M. Villemain obtenait de si grands triomphes: à peine une nouvelle édition de ses ouvrages a-t-elle paru qu'elle est épuisée. Un pareil succès serait trop extraordinaire s'il n'était pas mérité. Ce bonheur en apparence surnaturel dont il jouit, M. Gérusez le doit à toutes ces qualités aimables, solides et brillantes, qui ont fait sa fortune actuelle et qui lui ouvriront un jour les portes de l'Académie française. Il est instruit, il a beaucoup d'esprit et de bon sens; Il écrit des livres honnêtes et utiles avec un style malheureusement trop rare aujourd'hui; doit-on donc s'étonner qu'il réussisse? et le public ne fait-il pas preuve de discernement et de bon goût en allant l'applaudir à son cours et en lisant ses ouvrages?
Les Essais d'histoire littéraire, dont la deuxième édition a été tout récemment mise en vente, se composent de diverses études critiques, qu'on se rappelle avoir lues jadis dans les meilleures revues, mais qu'on relit encore avec autant de profit que de plaisir. Les écrivains célèbres auxquels ces études sont consacrées appartiennent pour la plupart aux siècles qui ont précédé le règne de Louis. XIV. Ce sont saint Bernard, Rabelais, Jodelle, d'Aubigné, Malherbe, Balzac, Sarrazin, Saint-Amant, Scudery, Scarron, Pascal, Corneille, Larochefoucauld, madame de Lafayette. Outre ces portraits, les Essais d'histoire littéraire contiennent encore des articles intéressants sur la prédication de la première croisade, l'Hôtel de Rambouillet, l'élégie, la satire politique, la poésie et John Flaxman.
«Je me suis déterminé à réunir ces divers fragments, dit M. Gérusez dans sa préface, parce qu'ils se rapportent tous à notre histoire littéraire, et qu'ils peuvent répandre sur quelques points de nouvelles lumières. Sans doute il eut mieux valu concentrer mes études sur une seule époque et présenter le tableau complet d'une période; en un mot, donner un livre au lieu d'un recueil; mais, dans le siècle où nous vivons, on n'a guère le libre emploi de son temps et de ses forces. Comment, en effet, se soustraire au vasselage de la presse?--. Il faut reconnaître cette puissance et s'en accommoder, puisqu'on ne gagne rien à lutter contre le cours des choses. Pour ma part, je regrette médiocrement d'avoir dispersé mes efforts et disséminé mes rares écrits et je me félicite que le rapport naturel des sujets que j'ai traités me permette de les réunir, et d'en former, sinon un ensemble, du moins une série dont les anneaux peuvent facilement se rattacher les uns aux autres.»