Dès la première journée, ce dernier conseil a été si bien suivi par une partie de la troupe, qu'il faut s'arrêter pour prendre une voiture et y faire monter les éclopés et les démoralisés.
Cette voiture, c'est le char-à-bancs national, qui tient par quatre clous, des attelages de ficelle et des bêtes borgnes; mais ne craignez rien, on est plus en sûreté sur ce misérable chariot que dans nos plus brillants phaétons.
Nous voudrions pouvoir suivre nos voyageurs dans toutes leurs excursions, raconter toutes leurs aventures; mais nous avons à peine la place nécessaire pour resserrer dans trois ou quatre colonnes de ce journal, divers échantillons des croquis de leur aimable guide.
Voyez ce jeune touristicule lançant des pierres aux nuages où il aperçoit des oiseaux qui planent, et consumant dans en exercice un excédant de vigueur dont plusieurs sauraient bien une faire:
Les dents de la chaîne des Fiz qui branlent dans leurs mâchoires et qui, de temps en temps, s'écroulent avec un horrible fracas.
Un lever dans un chalet où il a fallu passer la nuit sur le foin.
«Ce jour-ci, dit M. Topffer, l'aurore nous trouve tout habillés, un peu transis et fort disposés à quitter le lit. D'autre part, le jour nous fait, voir des choses que la nuit ne nous avait pas montrées. Le foin est humide par places. De ces places on voit surgir des personnages entièrement herbacés; en particulier le voyageur Aubier assemble à une prairie; blouse et pantalon, tout est verdâtre; il sera verdâtre jusqu'à Milan, lieu préfixé pour une lessive générale. Pour les pays où nous allons entrer, cette couleur a certainement plus d'à-propos que si c'était le rouge républicain; aussi le voyageur Augier traversera-t-il deux monarchies absolues sans éprouver le moindre désagrément. Cohendet est debout, encore un peu nocé de la veille; le plancher ne l'a point verdi, mais il se plaint des rates qui lui ont rongé les poches ... Les rates, ce sont les épouses des rats.
Voici maintenant le portrait de ce brave Cohendet, dont il vient d'être question:
«Cohendet passe pour le meilleur guide de Saint-Gervais. C'est, un bon homme, jeune autrefois, au timbre de stentor et au parler plein et pâteux: «Le coffre est bon, dit-il, le jarret va bien; mais l'oeil, pas si net que ci-devant.» Il faut savoir que Cohendet est très-souvent de noce, et qu'à la noce il ne boit jamais d'eau, bien qu'il mange trés-salé. Il s'ensuit que Cohendet festonne un peu au retour, et que, regardant la montagne, il voit double cime, et s'en prend à son âge.»