«Les gens qui montrent la tour du Lépreux affirment tant qu'on veut, sur l'autorité de M. de Maislae, que son lépreux a vécu là, et ils citent en preuve les localités qui sont toujours les mêmes, ainsi qu'on prouverait que Romulus a tété une louve, parce que Rome est toujours sur le Tibre. Par un désir bien naturel, chacun voudrait apprendre que l'histoire est vraie ... Elle l'est suffisamment pour tous ceux qui croient que dans les oeuvres de génie la vérité peu se rencontrer indépendamment de la réalité; pour tous ceux qui, lisant l'opuscule, sentent en leur coeur que tels ont pu être, que tels ont dû être, dans des situations analogues, la destinée et les sentiments de plusieurs de leurs semblables. Qui croit à la réalité de Paul et Virginie? et qui ne croirait pas à leur candeur, à leurs amours, à tout cet ensemble de joies et de larmes, de douceur et de désespoir, dont se compose l'histoire de ces deux enfants? L'écrivain et le peintre qui ne savent que copier la réalité qu'ils voient, sont vrais sans charme et sans profondeur; celui à qui son coeur et son génie révèlent ce que la réalité ne montre pas toujours, ou ce qu'elle cache aux regards de la foule, celui-là est vrai sans être vulgaire, profond sans être recherché, et il n'y a que les niais qui lui demandent en preuve de la justesse d'imitation l'extrait mortuaire de ces personnes.

«Il y a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits réels; la vérité y frappe si peu qu'on serait disposé à la leur contester. Il y a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits qui n'existèrent jamais; la vérité y frappe tellement que l'on veut qu'ils aient existé, que l'on va voir d'âge en âge les lieux auxquels le peintre a attaché leur souvenir, que ces lieux deviennent célèbres à cause d'eux, et que des générations entières, non pas sur la foi d'aucune autorité, mais sur le témoignage de leurs yeux qui ont lu, de leur esprit qui a saisi, de leur coeur qui a compris, vivent et meurent convaincus de leur existence.»

Malheureusement la place nous manque et nous sommes forcé de nous arrêter. Qu'il nous soit permis toutefois de citer encore deux passages d'un genre différent, qui montreront combien le talent de M. Topffer est varié:

«Plusieurs vot visiter la cure et son tranquille cimetière; on y monte par une rampe. Tout est paix, silence, dans ce religieux et mélancolique asile. N'était l'agrément de vivre, l'on voudrait y laisser ses os et s'y endormir, dans ces tombes fleuries, au bruit de ces insectes qui bourdonnent. Auprès est la cure, masquée par des touffes de dahlias, presque enfouie sous des arbres fruitiers, et d'où le ministre, quand il fait ses prônes, voit à la fois ses morts, ses vivante, la maison de Dieu, et tout autour les oeuvres qui racontent sa gloire.»

«... Au delà du roc perché nous commençons à rencontrer des touristes qui descendent. Le premier est de l'espèce sous-pieds. Le touriste à sous-pieds est gêné pour marcher comme certains aquatiques qui nagent mieux qu'ils ne se promènent. D'autre part, quand le touriste à sous-pieds est sur son mulet, ce accoutrement bois de Boulogne jure avec les sapins. Chose remarquable! on trouve dans tous les règnes de ces ornithorynques qui ce sont ni rats ni oiseaux, mais un peu tous les deux.

«Plus loin (cette vallée est très-riche en espèces rares et curieuses), nous trouvons une autre variété, C'est le touriste imperméable, qui est triste, soigneux, mais jamais mouillé; il voyage pour cela. Ce touriste-là descend timidement le long des rochers, regardant ce ciel, désirant la pluie, et, au moindre signe d'humide, il s'impermée immédiatement. Le voilà alors sous son vrai plumage, celui de maître corbeau, perché aussi.

«Plus loin le touriste nono: haut comme une grue, muet comme un poisson. Il se salue lui-même et ceux de son espèce; pour tous les autres touristes, il ne les empêche pas de passer, voilà tout. A table d'hôte, il ne se doute point qu'on soit à côté de lui, ni en face, ni ailleurs, et il méprise beaucoup les pays où tute le monde paarlé à tute le monde.

«Plus loin le touriste en litière, un infirme ou une dame. Quatre forts gaillards se relèvent pour le porter. Le touriste en litière s'enveloppe de châles, s'achemine pâle, arrive éteint et va vite se coucher. On le refait avec du calme et des boissons chaudes.

«Plus loin le touriste parleur: il est accommodant et trouve tout beau suffisamment, pourvu qu'il parle. Ordinairement il se tient une victime qui est son épouse ou son ami, quelquefois tous les deux; alors ils se relèvent. En face d'une chose à voir, le touriste parleur énumère toutes celles qu'il a vues, sans en omettre aucune, après quoi il dit: Partons. C'est qu'il veut changer de sujet.

«Plus loin le touriste furibond: il est hagard, indigné, fait des pas de deux mètres, s'offusque si on le regarde, jure si ou ne lui fait place, brusque si on le retarde. Il ne porte rien, mais un guide chargé court après lui. Cette espèce est rare; nous l'avons trouvée au-dessus de la Handeck, après le pont.