Pendant les trois heures qu'a duré l'action, chacun a fait son devoir en brave. Les combattants seuls ont été frappés, et la lutte a été assez vive pour que plus de trois cents Arabes aient été tués. Les femmes, les enfants, les vieillards ont été épargnés, suivant les ordres donnés par le prince avant le combat. A mesure qui; nos cavaliers avançaient, les femmes poussaient des cris lamentables et, dans leur effroi, se découvraient la poitrine, sans doute pour exciter la pitié des vainqueurs en faveur de leur faible sexe. «En arrière!» leur criaient nos cavaliers, pour les éloigner du théâtre du combat: et toutes allèrent, en effet se réunir sur un même point à un kilomètre de distance de la zmala.

Parmi les nombreux actes de bravoure qui signalèrent cette sanglante et glorieuse journée, on nous a cité le fait suivant comme un trait remarquable de sang-froid: l'interprète attaché à M. le duc d'Aumale, M. Urbain, a constamment chargé l'ennemi à côté du prince, sans même mettre le sabre à la main, et occupé uniquement, au milieu des balles, à remplir ses pacifiques fonctions d'interprète.

On raconte qu'au plus fort de la mêlée, deux femmes, se précipitant hors d'une tente, se jetèrent à droite et à gauche sur les bottes du colonel de spahis Jusuf, et les tinrent fortement embrassées, en crient:-Aman! aman (pardon)!» Le colonel leur répondit de se retirer derrière les combattants et continua sa course. Un instant après, se voyant au milieu de tentes toutes blanches, il reconnut que c'étaient celles du douar d'Abd-el-Kader, et s'enquit aussitôt de la mère et de la femme de l'émir. Il apprit que c'étaient précisément les femmes qui venaient d'embrasser ses genoux. Il les fit aussitôt chercher; mais à la faveur du désordre, des cavaliers les avaient au même moment emportées en croupe loin de la zmala. Il paraît en effet hors de doute que la mère de l'émir, Lalla-Zahra; sa première femme, Lalla-Khrera-bent-bou-Talebi sa seconde femme Aïcha, qu'il a récemment épousée; ses deux fils et ses deux filles en bas âge, étaient encore dans sa tente, quand nos cavaliers ont envahi le camp. On avait pensé même qu'elles pouvaient se trouver sous un déguisement parmi les prisonnières; mais toutes les recherches faites à cet égard ont démontré le contraire, et les principaux prisonniers, détenus tant à la Maison-Carrée qu'à la Kasbah à Alger, ont déclaré, en prêtant serment sur le livre de Sidi-el-Bokhari, qu'elles n'étaient pas au nombre des captives.

Drapeaux arabes enlevés en même temps
que la zmala, et déposés le 1er juillet, à
l'Hôtel des Invalides.

Le 25 mai, la colonne expéditionnaire est rentrée à Médéah, ramenant 3,000 prisonniers, 2,000 boeufs, 14,000 moutons. Le 29, les prisonniers sont arrivés à la Maison-Carrée, près d'Alger dans le plus grand dénuement. Les plus marquants d'entre eux ont été immédiatement renfermés à Alger même, dans la Kasbah. Ceux dont se composait le dépôt de la Maison-Carrée ont reçu une distribution de chemises, de babouches et de vêtements. Embarqués plus tard en quatre convois, les 20, 22, 25 et 27 juin, au nombre de 2,215, sur les bateaux à vapeur l'Achéron, le Grondeur et le Cocyte, ils ont été renvoyés dans la province d'Oran, pour y être reconstitués en tribu sur le territoire qu'ils occupaient; mesure justifiée par la crainte du typhus, qu'inspirait l'encombrement de cette foule déguenillée, mais impolitique peut-être, puisqu'elle met de nouveau cette population en contact avec nos ennemis, tandis qu'il eût été facile de prévenir ce danger, en la dépaysant et l'établissant sur les portions soumises du territoire de la province de Constantine. Déjà, en effet, et dès les premiers jours de juin, Abd-el-Kader a reconstituée une nouvelle zmala, et l'a établie dans les mêmes contrées que l'ancienne, à Ben-Hammad, près de Goudjilah. L'émir, pour protéger sa famille contre nos attaques et contre celles des Arabes eux-mêmes, a besoin d'une garde, et cette garde n'est autre chose qu'une zmala.

Quant aux prisonniers de la Kasbah, hommes et femmes de distinction, appartenant tous aux familles les plus importantes du pays, ils ont été embarqués, le 22 juin, au nombre de 213 et 35 serviteurs, sur la corvette de l'État la Provençale, qui a mis à la voile le même jour pour les transporter en France, au fort de l'île Sainte-Marguerite, où ils demeureront détenus jusqu'à nouvel ordre.

Le même fort doit recevoir incessamment 50 autres prisonniers des plus notables parmi les Hachem-Gharaba. Ils ont été choisis et désignés par le général de La Moricière, que les Arabes ont surnommé Bou-Heraouah (le père La Trique), sans doute à cause des coups qu'il a portés à la puissance de leur chef, et de la mort duquel ils ont récemment fait courir le bruit, heureusement controuvé, comme pour faire le pendant de la nouvelle, également fausse, de la mort d'Abd-el-Kader.

Le Marabout Sidi-el-Aradj.