Un spirituel dessinateur vous l'a dit il y a trois semaines avec ce prestigieux crayon que vous savez: Tout le monde court cette année danser au bal des Sceaux. Rien de plus vrai, et la réclame n'a de fantastique que le croquis où vous avez vu de jeunes seaux de si bonne mine faire vis-à-vis à de non moins pimpantes cruches. Le tout soit dit sans allusion à l'élégante clientèle qui, chaque jeudi et chaque dimanche, remplit la vaste et belle rotonde que, sérieusement peignant cette fois, l'Illustration vous représente.
La conclusion de cet exorde est que la vérité, si rare, nous dit-on, se glisse partout au contraire, et qu'à l'avenir on pourra, modifiant le proverbe connu, s'écrier: In rébus veritas!
La réputation du bal de Sceaux ne date pas d'hier. Son origine se perd, non pas précisément dans la nuit des temps, mais dans les nuages qu'amoncela, il y a cinquante ans, sur nos têtes la tourmente révolutionnaire. Ainsi, le bal de Sceaux eut le même berceau que la liberté nationale. Quel titre de sympathie aux yeux de tout ce qui porte un coeur français! Il faudrait vraiment ne posséder ni jarret ni patriotisme pour se refuser la douceur d'une contredanse égalitaire autour d'un excellent orchestre, emblème de l'harmonie et du parfait accord qu'a ramenés entre les citoyens la chute de la tyrannie. Quelques mois sur la fondation de cette fête où le civisme le dispute à la chorégraphie seront, nous l'espérons du moins, bien accueillis de nos lecteurs.
Planté sur les dessins de Le Nôtre et par l'ordre du grand Colbert, le parc de Sceaux faisait partie du fameux domaine de ce nom, apanage des princes de la famille royale. Au dix-huitième siècle, il appartenait à madame la duchesse du Maine, qui maintes fois, en parcourut les splendides charmilles et les sentiers fleuris, en compagnie de Volt aire, d'Helvétius, du baron d'Holbach, de Grimm, de Diderot, en un mot de tous les beaux esprits de l'école philosophique dont cette princesse préférait,--voyez un peu l'étrange goût!--l'entretien à celui des muguets et des roués de l'Oeil-de-Boeuf. Une vacherie-modèle établie dans le parc par madame du Maine qui, nouvelle de La Sablière, aimait d'une égale affection les bêtes et les gens d'esprit, avait fait donner à ce beau jardin le nom de Ménagerie, qu'il a porté depuis cette époque et conserve encore aujourd'hui.
Devenu propriété nationale en 1793, le parc de Sceaux fut vendu en l'an VII et allait être impitoyablement défriché, puis semé de blé et de luzerne, lorsqu'un certain nombre d'habitants de la commune formèrent une société par actions dont le but était d'acquérir cette promenade et d'en offrir gratuitement la jouissance il leurs concitoyens. Cette louable pensée reçut aussitôt son exécution, et la nouvelle destination fraternellement donnée au parc seigneurial fut attestée par le quatrain patriotique ci-après, gravé au-dessus de la grille:
De l'amour du pays
Ce jardin est le gage:
Quelques-uns l'ont acquis;
Tous en auront l'usage.
Trouvez-moi quatre vers qui puissent, comme ceux-ci, délier hardiment toute critique et se passer de poésie pour plaire! Je pose en fait qu'il n'est pas un seul lecteur de ce quatrain qui ne l'ait trouvé admirable.