Un bal fut établi dans la promenade civique sous une vaste tente que bientôt remplaça la rotonde où les danses ont lieu aujourd'hui encore, et que représente notre gravure.

Les fondateurs de la société à laquelle nous devons le bal de Sceaux ne voulurent pas que les actions de l'entreprise fussent exposées à tomber en des mains étrangères au pays, et qui des lois ne seraient point intéressées au maintien de l'oeuvre commune. C'est pourquoi il fut décidé, par les statuts de la fondation, que les actions resteraient annexées aux propriétés possédées par les actionnaires primitifs. Ainsi, nul ne peut acquérir l'une de ces propriétés sans devenir par le fait même actionnaire du bal de Sceaux. Grâce à cette disposition tutélaire, la société s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans des conditions locales qui seules pouvaient en assurer l'existence et la prospérité.

L'héritier d'un beau nom militaire, M. le duc de Trévise, a entrepris de son côté de rendre toute son ancienne splendeur à une partie de l'ancien parc qui avait été mis en culture au moment de sa première vente, et il poursuit l'accomplissement de cette tâche avec une persévérance et une ferveur artistique bien dignes d'éloge par ce temps de vandalisme réfléchi et de spéculation étroite qui semble avoir pris pour devise: «Mort aux châteaux et aux ombrages!» Grâce au ciel, le moellon, ce dieu de notre époque, ne triomphe pas sur toute la ligne; il reste encore ça et là quelques coins de terre privilégiée ou les arbres séculaires et les ombreuses futaies peuvent lever fièrement la tête et épanouir leurs vertes feuilles sans redouter la cognée du sapeur du génie ou de l'avide défricheur. Sceaux est une de ces rares oasis; non-seulement il a pour lui son parc, mais de toutes parts des sites ravissants l'environnement. C'est Verrières avec sa majestueuse forêt percée de vastes avenues que sillonne, chaque beau jour d'été, une fastueuse procession d'équipages aristocratiques; c'est Aulnay avec sa vallée mystérieuse et ses secrets sentiers chers aux amants et aux poètes; Aulnay, où tant de délicieux ermitages s'entrevoient dans le clair-obscur d'un épais dôme de feuillage, où s'inspira Chateaubriand, alors que, dans le recueillement d'une de ces ravissantes retraites, il traça les lignée sublimes du Génie du Christianisme. Plus loin, c'est Châtenay, où naquit le chantre de la Henriade, O Banlieue! enorgueillis-toi d'avoir donné le jour à un tel fils! Je ne sais en vérité pourquoi on le traite de prosaïque, car on ne peut faire un seul pas dans tes méandres verdoyants sans y retrouver le souvenir ou la trace encore vivante des plus nobles penseurs, des plus brillants esprits dont s'honorent la France et le monde.

Mais je m'aperçois que l'enthousiasme est tout près de nous égarer: allons danser au bal de Sceaux. Depuis quelques années l'immense vogue qu'avait obtenu ce bal dès sa fondation, et qui n'avait fait que grandir jusques et y compris la fin de la Restauration, s'était ralentie sans que l'on pût assigner à cet injuste délaissement d'autre cause que l'inconstance de ce public ingrat et volage, si difficile à attirer, mais à fixer, bien plus encore. L'administration actuelle du bal a entrepris de le ramener à l'objet de son ancien culte, et nous devons convenir que le succès a pleinement justifié son attente. Il est vrai de dire qu'elle y a pris peine: magnifique restauration de la rotonde entièrement décorée à neuf, orchestre parfait, éclairage a giorno, brillantes illuminations, feux d'artifice, jeux de toute espèce, rien n'a été épargné dans l'espoir de faire reprendre au fugitif le chemin du parc de Sceaux; aussi s'est-il exécuté de la meilleure grâce du monde, tout satrape blasé qu'il est, et deux fois par semaine, il consent à jouir (voyez un peu le bel effort!) du triple charme de la campagne, de la musique et de la danse, sans parler d'une foule de menus agréments, et tout cela, pour un prix, d'une modicité véritablement fabuleuse, On se laisserait tenter à moins!

Entrée du Bal de Sceaux.

Le nombre et la rapidité des moyens de transport ne contribuent sans doute pas peu à cette renaissance de l'antique prospérité du bal de Sceaux. Autrefois, quand on voulait se donner le plaisir de cette dansante solennité, il fallait se hisser dans le coucou classique, et essuyer, outre les cahots et l'incommodité du véhicule, l'inévitable plaisanterie du conducteur de ce char antédiluvien qui, avant de se décider à fouetter son unique et poussive haridelle, s'égosillait une heure durant à crier: «Encore un pour Sceaux!--ou deux,--ou trois.»--(Le nombre ne fait rien à la chose.) Il est bon d'ajouter que chaque pour Sceaux happé était exposé à subir une désagréable métempsycose en passant aussitôt à l'état de lapin sur le siège de l'automédon. Aujourd'hui, plus rien de semblable: quatre services de messageries se disputent l'honneur et le profit de vous conduire en un clin d'oeil au terme de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette promenade champêtre. Un entrain et une gaieté sans licence animent les jolies fêtes de Sceaux. Mais si trop de liberté en est proscrit, l'égalité y règne toujours. Fidèle à son origine populaire et patriotique, le bal admet toutes les classes, tous les rangs, toutes les parures: la merveilleuse y coudoie la villageoise, et le frac de Roolf ne dédaigne pas d'y offrir la main pour le quadrille au simple fichu de percale. Toutes les danseuses sont égale devant l'archet du chef d'orchestre, et ce n'est certes pas l'un des moindres attraits de la réunion que l'aspect de nos petites-maîtresses confondues avec les fraîches jeunes filles de Châtenay, de Bourg-la-Reine, de Fontenay-aux-Roses, uniformément vêtues de blanc et parées d'écharpes multicolores, indiquant le village auquel appartient chacune d'elle. C'est un coup d'oeil semi-citadin, semi-agreste, qui donne au bal un piquant tout particulier: on dirait du Lignen courant dans un coin du parc de Versailles. Cet hommage, ce droit de bourgeoisie accordé à la vie champêtre doivent faire tressaillir d'une douce joie les mânes du chantre d'Estelle et de Galatée, de ce bon Florian, qui repose à quelques pas de là, dans le cimetière de la ville.

Le Bal de Sceaux.

On nous annonce qu'une grande fête se prépare dans le parc de Sceaux. Il ne s'agit de rien moins, nous dit-on, que d'une Nuit Vénitienne travestie, donnée, à la demande de l'élite de la population, au profit des pauvres victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe. Nous ne pouvons qu'applaudir à cette heureuse pensée qui satisfera tout le monde, et nous promettons, pour le jour où elle se réalisera, une ample colonie parisienne à la belle rotonde et aux frais ombrages de Sceaux.